Des produits chimiques, des pesticides et plusieurs centaines de substances peuvent entraîner une modification et une évolution du système endocrinien qui régit la mécanique interne de la vie. Aujourd'hui, le BRGM, en collaboration avec d'autres organismes en Europe, recherche dans l'eau, les aliments, les sédiments et les organismes vivants ces produits perturbateurs qui représentent un risque pour la santé et la reproduction de l'espèce.
En 1996 était publié aux Etats-Unis un livre intitulé "Our Stolen Future", traduit en français sous le titre "L'homme en voie de disparition". Cet ouvrage alerta aussitôt la communauté scientifique. En effet, pour la première fois, suite à des études sur des anomalies de reproduction observées chez certains poissons ou oiseaux, des scientifiques mettaient en évidence l'action de "perturbateurs" endocriniens chez l'homme. Il s'agit de substances chimiques rejetées dans l'environnement et qui entraînent des dérèglements hormonaux et des perturbations du système endocrinien. L'une des conséquences directes de ces perturbateurs serait la "féminisation des organismes vivants mâles" et la "virilisation des organismes vivants femelles" avec à la clef une réduction de la leur fécondité. Ces substances sont également soupçonnées d'être responsables de la raréfaction et de la perte de qualité des spermatozoïdes mais aussi de tumeurs et de certains cancers des testicules, du sein et de la prostate. Autres effets probables : des malformations du système reproducteur, des altérations du système immunitaire et l'inversion du "sex ratio". Aussi l'enjeu est-il de taille puisque ce problème peut entraîner des conséquences irréversibles sur la vie.
13 partenaires associés dans un programme européen, COMPRENDO
Face à cette "catastrophe annoncée", l'Union Européenne s'est mobilisée dès 1998 pour engager des programmes de recherche. C'est dans ce contexte que le BRGM travaille depuis plus d'un an dans le cadre du programme européen "COMPRENDO" (COMParative Research ENDOcrine), en collaboration avec 13 partenaires de 9 pays européens. L'objectif de ce programme qui a débuté fin 2002 est d'étudier certaines substances comme des organo-étains et certains pesticides organo-chlorés, dont le DDT, ayant des effets déjà reconnus sur le système endocrinien. Ces substances ont été sélectionnées pour leurs effets androgéniques ou anti-androgéniques qui stimulent ou inhibent les fonctions hormonales masculines et qui pourraient notamment entraîner le développement de ces hormones chez les femelles. C'est pourquoi les différentes équipes pluridisciplinaires qui participent à ce programme testent l'ensemble de ces substances. Pour sa part, le BRGM s'intéresse plus particulièrement aux organo-étains, notamment le tributylétain, encore utilisé il y a peu pour traiter la coque des bateaux.
"Une des difficultés de ces recherches est d'identifier les produits en cause", expliquent Roger Jeannot et Thierry Dagnac, tous deux responsables de projet au service analyse et caractérisation minérale du BRGM. "Aujourd'hui, nous en recensons plusieurs centaines avec des effets potentiels. La liste de ces perturbateurs intègre notamment des substances issues de contraceptifs, certaines hormones naturelles, et le trop fameux DDT aujourd'hui interdit, mais aussi des composés organiques métalliques, des produits cosmétiques, des peintures, des médicaments... Autant de substances qui peuvent "renforcer certains phénomènes, les inhiber ou les perturber", précise Roger Jeannot, "avec des conséquences sur la synthèse, le transport et l'élimination des hormones".
Développement rapide des recherches
Aujourd'hui, ces recherches naissantes connaissent une montée en puissance rapide. D'ores et déjà, quatre programmes de recherches et 64 équipes, dont celles du BRGM, sont impliqués en Europe dans le cadre de CREDO (Cluster of Research on Endocrine Disruption in Europe). Parallèlement, d'autres pistes font l'objet d'exploration sur les risques professionnels (exposition de certains salariés du secteur pharmaceutiques, agriculteurs utilisateurs de pesticides ou d'herbicides, exposition aux dioxines...). Il va falloir également évaluer les impacts de ces substances sur l'environnement. Elles sont en effet présentes dans les effluents des stations d'épuration, dans les rejets industriels et dans les eaux de lessivage et de ruissellement des terrains agricoles. De natures chimiques très différentes, elles peuvent se dissoudre dans les eaux ou, pour les plus hydrophobes de ces substances, se fixer partiellement sur les sédiments et les matières en suspension. Certaines d'entre elles se fixeront durablement, d'autres à la durée de vie relativement courte se dégraderont. Enfin des substances pourront être relarguées dans le milieu aquatique. Or c'est au contact des eaux et des sédiments que les organismes aquatiques pourront être exposés à ces substances. Par conséquent, l'objet des travaux en cours est de dresser un inventaire de ces substances et de déterminer leur devenir dans l'environnement et leurs effets, en particulier endocriniens, sur les milieux vivants. "Autant dire que s'annonce une révolution scientifique qui met à la fois en cause notre mode de développement mais aussi notre avenir à long terme", déclarent les chercheurs du BRGM.