Le 15 janvier 2010, le rapport biannuel du conseil national des sciences (NSB, National Science Board) portant sur la situation de la science et de la technologie américaine a été rendu public lors d'une conférence donnée depuis la maison blanche [1]. Selon M. Neil McDonald de la revue "Federal Technology Watch", cette 19ème édition des indicateurs en sciences et technologie nous donne l'impression que les Etats-Unis demeurent en bonne place en la matière mais que leur domination sur les concurrents étrangers s'érode. Après avoir présenté rapport, M. Kei Kozumi, directeur adjoint pour la R&D fédérale au bureau des politiques scientifiquues et technologiques ("Office of Science and Technology Policy") a déclaré que les données de ce rapport reflétaient une situation préoccupante (The data tells us a worrisome story) et que "la domination des Etats-Unis s'était érodée de façon significative" (US dominance has eroded significantly).
L'Asie inscrit sa destinée dans un rattrapage en matière de R&D
On le sait, le niveau de production scientifique d'un pays est déterminé par son capital humain (niveau d'éducation, nombre de chercheurs...) et physique (infrastructures et moyens de recherche). Le fondement de ces capacités structurelles en S&T est constitué par l'intensité de l'investissement public et privé en R&D. In fine, ces dépenses sont un déterminant de l'innovation qui favorise à son tour le bien-être général.
Mondialement, l'investissement en R&D n'a cessé d'augmenter au cours de la période 1997-2007 passant de 525 milliards de dollars à plus de 1.000 milliards.
Le rythme de progression n'ai pas identique dans tous les pays. Tandis que les Etats-Unis, l'Union Européenne et le Japon enregistraient un taux de croissance annuel de leurs dépenses intérieures en R&D (DIRD) de l'ordre de 5 à 6% au cours de la dernière décennie, tigres et dragons asiatiques mettaient les bouchées doubles pour finalement rejoindre des niveaux de dépenses proches du pays de l'Oncle Sam. La Chine, telle une fusée, avoisine désormais les 24% d'augmentation annuelle tandis que ses voisins entamaient leur rattrapage à un rythme plus modeste (Inde 9%, Corée du Sud 10%, Taiwan 12%, Thaïlande 13%, Singapour 13,5% et Malaisie 20,5%).
Au final, les Etats-Unis demeuraient l'acteur dominant avec 368 milliards de dollars de dépenses de R&D en 2007 face à une Union européenne cumulant 263 milliards et un "G 8 asiatique" qui en totalisait 336 milliards. Conséquence de ces investissements : le nombre de chercheurs dans le monde est passé de 4 millions à 5,8 millions. La part émanant de la Corée du Sud, de Taiwan, de Singapour et de la Chine a doublé en 10 ans, augmentant de 16 à 31%. Cet accroissement de ressources humaines scientifiques s'est accompagné d'une augmentation proportionnelle du nombre de publications d'articles scientifiques.
Les Etats-Unis sélectionnent leurs matières : ils choisissent la vie
La recherche produit de nouvelles connaissances, elles-mêmes source de nouveaux produits et procédés. En matière de publications, l'UE se taille la part du lion avec 242.000 articles en 2007 contre 209.000 pour les Etats-Unis et 165.000 pour le G 8 asiatique. Cependant, plus de la moitié du budget fédéral américain est consacré à des dépenses militaires qui donnent lieu à des découvertes ne majoritairement pas l'objet de publications. En outre, la Chine se démarque à nouveau par la vélocité de son rattrapage. Elle s'impose sur le marché des idées avec 8% des publications mondiales contre 2% en 1995.
Face au processus de tripolarisation mondiale, une division internationale du travail scientifique se profile. Les Etats-Unis tendent à se spécialiser en sciences de la vie et médicales, l'Asie en sciences physiques et de l'ingénieur. "La division internationale du travail se solde par une spécialisation où certains pays gagnent et d'autres perdent" (Eduardo Galleano). Que l'on soit adepte de cette approche de jeu à somme nulle ou d'une vision classique gagnant-gagnant, ces choix scientifiques ne correspondent-ils pas à une orientation vers des segments économiques stratégiques ?
Quoi qu'il en soit, cette différence de positionnement a un réel impact sur le type d'innovations avec un référencement très majoritaire d'articles liées à la biologie ou à la médecine cités par les inventeurs déposants un brevet aux Etats-Unis (68% des 110.000 articles référencés).
Le lien universités-entreprises demeure d'excellente qualité aux Etats-Unis comme en témoigne la prépondérance des citations d'auteurs académiques locaux (60%) par les auteurs américains. Par ailleurs, les Etats-Unis dominent très nettement le marché des dépôts de brevets (82.000 contre 33.000 au Japon et 23.000 en Europe) même si la moitié d'entre eux ont pour origine des inventeurs d'autres pays, attirés par le fort potentiel de consommation du marché nord américain ainsi que de son cadre juridique protecteur.
Les Etats-Unis, une économie post-technologique ?
Au niveau mondial, la production de valeur ajoutée dans le domaine des biens intenses en hautes technologies, clé de la compétitivité économique d'une nation, demeure largement dominée par les Etats-Unis (30%) et l'UE (25%). Les tigres asiatiques -donc, hors Chine et Japon- stagnent (10%) tandis que les parts de marché nipponnes ont fondu (10,6% en 2007 contre 27% de la VA mondiale en 1995) face à la montée constante de la Chine (qui a atteint 13% de part de marché en 2007).
En matière d'exportations de biens intenses en haute technologie (semi-conducteurs et produits de communication, matériel informatique, pharmaceutiques, aérospatial, outils médicaux), l'Asie à 8 est largement en tête avec 28% de part de marché et la chine est devenue le premier pays du monde en réalisant près de 20% du CA global, soit 2.300 millions de dollars. Entre 1995 et 2008, la part tenue par les Etats-Unis a chuté d'un tiers pour tomber à 13,6% et le Japon de moitié à 8,1%. L'UE reste stable avec 17,8%.
Cette percée de la Chine aux dépends des Etats-Unis et du Japon pour les biens technologique est cependant à relativiser. Primo, elle repose sur l'avantage compétitif temporaire chinois (forts différentiels de taux de change et salariaux). En outre, elle occulte le surplus américain qui ne cesse de progresser dans les services intenses en savoir (éducation, santé, communication dont logiciel, business et services financiers) pour atteindre 43 milliards de dollars. S'ajoute également le fait que les exportations de biens à fort contenu technologique depuis la Chine sont le résultat de l'implantation industrielle d'entreprises étrangères, notamment américaines (ex. semi-conducteurs).
Ainsi, les Etats-Unis, même s'ils demeurent le premier cerveau du monde, semblent souffrir d'un affaiblissement relatif en R&D et ses dérivés. Cet essoufflement risque d'être amplifié par la grande récession de 2008-2009 comme l'a annoncé Andrew Wickoff dans la présentation du nouveau rapport de l'OCDE en science, technologie et innovation le 7 décembre dernier à la chambre des représentants. En effet, le capital risque a chuté de moitié, tandis que dépôts de brevets et création d'entreprises ont aussi notablement diminué. Il a cependant terminé sur une note positive. Ce Ce sont les crises qui font naître de nouvelles opportunités. Véritables "destructions créatrices", les faillites laissent entrer sur le marché de nouveaux acteurs. C'est ainsi que Microsoft a été crée en 1975, IBM en 1982 et Nokia en 1992, soit à chaque fois les pires années de leur décennie !
Les Etats-Unis ont misé sur des secteurs économiques en expansion: les technologies médicales et pharmaceutiques, les bio- et nanotechnologies par exemple. Dans ces domaines précis et à fort potentiel, leur domination ne s'érode pas.
--
[1] Selon la loi ayant institué la National Science Foundation (NSF), son conseil scientifique, le NSB, est tenu de livrer un rapport biannuel d'indicateurs de sciences et d'ingénierie au Président et au Congrès américain chaque année paire. Préparé par la Division des Ressources Statistiques de la NSF en conformité avec les lignes directrices du NSB, le rapport, purement quantitatif, vise à dresser un tableau fidèle de la situation en science et technologie. Les interprétations et recommandations politiques sont laissées à la liberté et au plaisir des lecteur.