Le projet de développement d'un super-calculateur de prochaine génération, qui visait à réaliser la machine la plus rapide au monde [1], cherche un nouveau cap depuis la révision des programmes de l'Etat qui l'a remis en cause en novembre 2009. Lors de cette évaluation, le comité a relevé le manque d'efforts pour faire comprendre l'importance du projet à la population et l'absence de participation des utilisateurs à sa conception. Le projet est actuellement en phase de construction. Dans le cadre du budget 2010, le gouvernement a accordé des fonds pour la poursuite du projet mais a supprimé les investissements supplémentaires initialement demandés pour assurer la meilleure performance au monde. Il s'ensuit que l'accomplissement de cet objectif est incertain. Toutefois, le gouvernement doit continuer d'allouer au projet une somme considérable, de l'ordre de dizaines de milliards de yens [2] chaque année jusqu'à son achèvement prévu en 2012.
Le site, actuellement en construction à Kobe (au centre-ouest du Japon, à l'ouest d'Osaka), a été présenté aux médias pour la première fois le 3 février 2010. Les coûts de construction, de développement des matériaux et de mise au point des logiciels sont estimés à respectivement 19,3 milliards de yens, 79,7 milliards de yens et 13 milliards de yens. Après la mise en opération, l'entretien coûtera 10 milliards de yens chaque année. La consommation électrique de l'ensemble du site correspondra à celle de 72000 foyers.
Le RIKEN [3], qui dirige ce projet, a organisé une réunion d'information à Kobe le 6 février, en y invitant 500 habitants des environs, dont des écoliers, pour leur expliquer la signification du projet. De son côté, le MEXT [4], ministère responsable du projet, tiendra prochainement un symposium à Tokyo sur le même sujet.
Ce projet, dont le budget est estimé à un total de 115,4 milliards de yens, remonte à 2004, année au cours de laquelle le super-calculateur japonais "Simulateur de la Terre", qui était alors le plus rapide au monde depuis 2002, avait été dépassé par un rival américain développé par IBM. Dans le but de reprendre la première position mondiale et devant les progrès de la Chine dans ce domaine, le gouvernement japonais a accordé des fonds destinés à lancer le projet en 2006. Après plus d'un an de discussions, on a retenu une conception hybride constituée de deux systèmes : le vectoriel proposé par NEC-Hitachi et le scalaire, par Fujitsu.
L'idée était certes ambitieuse : diversifier les usages en intégrant ces deux systèmes et rassembler des entreprises japonaises importantes autour d'un projet de l'Etat. Cependant, le développement s'est heurté à une difficulté : la mise en place de la jonction reliant les deux systèmes ne progressait pas. En avril 2009, la commission d'évaluation à mi-parcours auprès du MEXT a estimé qu'il serait difficile de réaliser l'objectif d'atteindre le premier rang mondial. Le mois suivant, en mai 2009, NEC a annoncé son retrait du projet en raison de difficultés financières. Dans ce contexte, le MEXT a essayé de maintenir le projet en supprimant le système de NEC et en renforçant le système de Fujitsu, par l'octroi d'un montant supplémentaire de 11 milliards de yens. L'arrivée du nouveau gouvernement en septembre 2009 a remis en cause le projet.
L'objectif de réaliser un super-calculateur à usages multiples le plus rapide au monde s'est éloigné. Toutefois le projet se poursuit : ses crédits représentent environ 60% du budget consacré aux grands projets de pointe du MEXT (en 2009). Comment peut-on diminuer les coûts et récupérer les investissements ? Le Professeur Hironori Kasahara de l'Université Waseda, qui analyse le développement des ordinateurs au Japon et aux Etats-Unis, souligne qu' "il est certain qu'un projet qui ne vise que le premier rang mondial s'écroulera malgré l'importance des investissements. Toutefois, si on pouvait appliquer les technologies obtenues à d'autres domaines, comme aux appareils électriques par exemple, le marché potentiel pourrait atteindre 100 mille milliards de yens."
--
[1] Palmarès des super-ordinateurs dans le monde en matière de rapidité de calcul (en novembre 2009) 1er : Etats-Unis, Oak Ridge National Laboratory, développé par Cray (1 759 petaflops [5]) 2e : Etats-Unis, Los Alamos National Laboratory, IBM (1 042 petaflops) 3e : Etats-Unis, Université de Tennessee, Cray (831 petaflops) 4e : Allemagne, Research Center Julich, IBM (825 petaflops) 5e : Chine, Université National de la Technologie de Défense, fabricants chinois (563 petaflops) ... 14e : Corée du Sud, Korea Institute of Science and Technology Information, Sun Micro Systems - USA (274 petaflops) ... 31e : Japon, Earth Simulator Center, NEC (122 petaflops) 36e : Japon, JAXA, Fujitsu (110 petaflops) 45e : Japon, Université de Tokyo, Hitachi (101 petaflops)
[2] 1 euro = 120 yens à la rédaction de cet article.
[3] RIKEN, centre de recherche en physique et en chimie.
[4] MEXT, Ministère de l'Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie.
[5] Le flops ou Floating-point Operations Per Second (opérations à virgule flottante par seconde) est une mesure commune de repère pour évaluer la vitesse des microprocesseurs.