Interrogés en début d'année 2011 sur leurs perspectives d'évolution de l'industrie du capital risque, les professionnels s'étaient particulièrement optimistes. [1] Alors que les dernières données concernant les investissements réalisés par les capital risqueurs (VCs) en 2011 viennent d'être rendues publiques, il faut avouer que ces derniers sont conformes aux prévisions qu'en avait fait la profession il y a plusieurs mois.
Un montant record d'investissements depuis l'éclatement de la bulle internet...
Soutenue par des investissements solides au 4e trimestre 2011 (7,6 milliards investis dans 755 affaires), l'industrie du capital risque a porté le total de ses investissements en 2011 à 30,6 milliards de dollars [2], répartis sur 3 051 affaires. C'est tout simplement le montant le plus haut atteint depuis 10 ans et l'éclatement de la bulle internet, réprésentant une hausse de plus de 30% par rapport à l'année 2010 (23,7 milliards investis). Autre bonne nouvelle : les VCs n'avaient pas investi dans autant d'affaires depuis l'année 2000!.
Les 3 secteurs, qui attirent traditionnellement les VCs, ont bénéficié d'un accroissement de financements. Il s'agit:
- De l'Internet. Annoncé comme l'industrie phare de 2011, il a tenu ses promesses avec 10,5 milliards investis, soir une hausse de 55% par rapport à 2010, pour 1 175 affaires (+21% par rapport à 2010). C'est prêt d'1/3 des investissements totaux !
- Du secteur des sciences de la vie, qui grâce à un dernier trimestre très soutenu, a obtenu 7 milliards d'investissements, soit une hausse de 10,5%, faisant mentir les prévisions qui annonçaient majoritairement un déclin pour cette année 2011. Le nombre d'affaires financées s'élève à 668.
- Des énergies propres, après une année 2010 morose, qui ont vu les investissements augmenter de 33% pour atteindre 5,2 milliards, soit le montant le plus élevé jamais atteint dans ce secteur. Apparemment, le désastre de l'affaire Solyndra [3], tout comme les rumeurs de bulle d'investissement apparues il y a deux ans, n'ont pas entamé l'appétit des investisseurs pour cette industrie aux contours larges.
... Mais des signes inquiétants pour le futur
Si ces statistiques permettent de présenter l'industrie du capital risque comme étant en bonne forme, d'autres indicateurs, souvent moins connus du public, montrent que la santé du secteur reste "fragile". En effet, en 2011 et comme ils l'avaient eux-mêmes annoncé, les investisseurs privés ont éprouvé des difficultés à lever des fonds auprès de leurs financeurs habituels (fonds de pensions publics et privés, fondations universitaires, etc.). Sur l'ensemble de l'année 2011, les VCs ont ainsi réussi à lever 18 milliards de dollars, principalement grâce à un dernier trimestre très performant (5,7 milliards). Si ce montant représente une augmentation de 31% par rapport à 2010, on est encore très loin des montants levés en 2007, qui étaient de l'ordre de $30 milliards. C'est un signe très fort que l'impact de la crise survenue en 2007 est encore très visible pour les investisseurs privés, qui en subissent toujours les conséquences.
Surtout, c'est un très mauvais indicateur d'avenir pour les jeunes entreprises. Les VCs dépensent actuellement les fonds qu'ils ont levés au cours des 4 à 7 dernières années, c'est-à-dire avant la crise. C'est ce qui leur a permis d'investir des sommes importantes en 2011. En d'autres termes, les conséquences de la raréfaction des montants levés par les investisseurs privés ne produiront leurs effets sur les investissements dans les jeunes entreprises que quelques années, d'ici 3 à 5 ans. Il faut donc prochainement anticiper une baisse des fonds disponibles pour financer les jeunes entreprises.
Autre raison d'incitation à la prudence : la baisse des fonds disponibles pour les entreprises situées à un stade de développement précoce. Le phénomène apparaît paradoxal. Les investisseurs privés, qui ont montré une forte appétence pour les entreprises très jeunes (phase d'amorçage ou phase précoce [4]) en termes de nombre d'affaires, ont pourtant dirigé la majorité de leurs sommes investies dans des entreprises à un stade de développement plus avancé. Ainsi, en 2011, le montant moyen d'un premier tour d'investissement effectué par les VCs a baissé de 33% pour atteindre moins de 2 millions, alors que le montant moyen des investissements en phase plus avale (phase de développement ou expansion) a augmenté de 43%, pour atteindre 10 millions ! La raison principale de cette dichotomie réside dans la relative morosité du marché des introductions en bourse et des fusions acquisitions. Celui-ci génère un allongement de l'horizon d'investissement des capital-risqueurs ainsi que la nécessité pour ces derniers de financer l'entreprise au-delà des montants habituels, cette dernière ne pouvant pas compter sur les marchés pour se refinancer. Les investisseurs privés se retrouvent ainsi tiraillés entre leur volonté de financer des projets jeunes, et leur obligation de soutenir des projets en phase plus avancée.
Ce phénomène devrait se poursuivre en 2012 et au-delà. En effet, comme le montre le graphique ci dessous, les fonds spécialisés dans les investissements dans les phases avancées de développement des entreprises gagnent du terrain :
Traduction des légendes :
- Multi-stages funds : fonds de capital risque sans spécialisation
- Late-stage funds : fonds de capital risque spécialisés dans les entreprises en phase de développement avancée
- Early-stage funds : fonds specialisés dans les entreprises en phase précoce de développement
Première conclusion : le bilan 2011 envoie donc des signaux contradictoires sur la santé de l'industrie du capital risque. Mais qu'est-on en droit d'attendre pour 2012 ?
2012 ou la domination d'un optimisme très mesuré des professionnels ?
L'étude annuelle conduite par la NVCA (association des professionnels du capital risque [5]) fait état d'un optimisme très mesuré. Ainsi, parmi les professionnels interrogés, seulement 32% d'entre eux s'attendent à une augmentation du montant global des investissements réalisés. En d'autres termes, il s'agirait d'une baisse de 30% par rapport à 2010. Selon eux, le contexte économique tendu aura un impact important sur leur capacité d'investissement, tout comme leur incapacité à lever suffisamment de fonds.
Tout comme en 2011, les investissements devraient prioritairement se diriger vers le secteur des Technologies de l'Information (IT), et tout particulièrement de l'internet. 64% des investisseurs interrogés envisagent ainsi d'augmenter leurs investissements dans cette industrie, alors qu'ils sont plus de 50% à souhaiter réduire leurs investissements dans les domaines des sciences de la vie et des énergies propres. Un phénomène de bulle est même attendu par près de 40% des investisseurs : certains estiment que la valorisation des entreprises du secteur IT est surestimée par rapport à leur valeur réelle. 2012 pourrait être l'occasion d'une correction de ce phénomène.
Selon les professionnels interrogés (VCs et Chefs d'entreprise) 2012 devrait (enfin !) être une année de renouveau pour les introductions en bourse (IPO) et les fusions acquisitions (M&A) ! Une augmentation du nombre et du volume moyen des IPO et M&A est attendue en 2012, permettant une meilleure circulation des capitaux investis, et donc des cycles d'investissements raccourcis pour les investisseurs.
2012, encore une bonne année avant la tempête ?
Au total, et après une année 2011 de très bonne facture en termes d'investissements, les VCs espèrent pouvoir s'appuyer sur le dynamisme de secteurs en pleine croissance (IT principalement) ainsi que sur des possibilités de sorties plus efficaces. Mais les difficultés continueront en matière de levées de fonds ce qui pourrait conduire à un assèchement des financements pour les très jeunes entreprises. 2012, dernière bonne année avant la tempête ? [6] Affaire à suivre !
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[2] Les estimations diffèrent selon les sources utilisées. Nous nous basons ici sur le dernier rapport de la société CB Insights, daté de Janvier 2012
[4] Dites également "Seed stage" et "Early stage"
[5] National Venture Capital Association. La 6e étude annuelle "Venture View" de la NVCA a été menée en Décembre 2011 auprès de plus de 500 professionnels du capital risque ainsi que de chefs d'entreprises financées par l'industrie du capital risque.