Les recherches autour de l'apprentissage ne cessent de se multiplier, en particulier dans les pays anglo-saxons et nordiques. En France, à l'Université de Lille 1, au sein du Laboratoire TRIGONE, l'équipe du professeur Alain Derycke, qui co-dirige ce laboratoire, est très active dans ce domaine, notamment à travers le programme P-LearNet, lancé en janvier dernier. "Nous avons eu l'opportunité de monter ce projet ambitieux dans le cadre du pôle de compétitivité Industries du Commerce qui l'a labellisé", souligne Alain Derycke. Financé par l'Agence Nationale de la Recherche (ANR), suite à un appel à projet du volet "Télécommunications", P-LearNet vise à développer des solutions multicanal à disposition des outils d'apprentissage et de formation.
De l'e-learning au p-learning
P-LearNet s'articule autour d'un concept émergent, celui du p-learning ou "pervasive learning" qui se traduit en français par "apprentissage diffus". On parle également d'u-learning ou ubiquity learning qui évoque l'ubiquité de l'apprentissage, ou encore d'"ambient learning", cette dernière appellation introduisant ainsi la notion d'environnement ou de milieu intelligent. "Les lieux deviennent alors intelligents. Dans ce contexte, la plate-forme limitée dont dispose l'apprenant peut ainsi s'enrichir à tout moment de cet environnement local", précise cet enseignant chercheur lillois.
Derrière cette multitude de nouveaux termes se profilent en fait les nouvelles tendances de l'apprentissage en ligne qui viennent se ranger à côté du plus ancien "e-learning", donc mieux connu, défini par l'European Institute for E-Learning (EifEL) comme "la formation en un temps et un lieu choisis par l'apprenant, sans formateur présent et avec une personnalisation". Selon Alain Derycke, le m-learning ajoute une notion de mobilité qui pour autant ne vient aucunement supplanter l'e-learning, le premier permettant d'élargir les possibilités du second. Néanmoins, il estime que ces deux formes d'apprentissage n'ont plus les mêmes fonctions, le e-learning étant plus institutionnalisé et s'inscrivant dans une durée, alors que le m-learning est plus spontané et n'a pas vocation à durer. Aussi, parmi ces nouvelles tendances, le p-learning n'est-il qu'un élargissement encore plus important du m-learning.
P-LearNet, l'aboutissement d'un long cheminement
D'une durée de trois ans, P-LearNet est un projet exploratoire porté le Laboratoire d'Informatique Fondamentale de Lille (LIFL) et TRIGONE, en l'occurrence l'équipe du professeur Alain Derycke. Précisons que dans le cadre de la recomposition de plusieurs équipes de l'Université de Lille 1 et de la création d'un centre de l'Inria dans cette ville début 2008, cette équipe rejoindra ce laboratoire à la fin de cette année. Deux équipes du GET (Groupement Ecoles en Télécommunications) - l'INT Evry et l'ENST de Bretagne - sont sont également impliquées dans P-LearNet aux côtés de plusieurs équipes de France Telecom R&D (Caen, Lannion, Grenoble). Par ailleurs, ce projet bénéficie de la présence de trois partenaires représentant des " terrains privilégiés ", le groupe Auchan, La Poste et l'Université Médicale Virtuelle Francophone (UMVF) qui, à elle seule, représente 90% des facultés de médecine en France.
Pour cette équipe, il ne s'agit pas de sa première expérience avec la grande distribution et le marketing direct qui constituent les deux grands volets du pôle de compétitivité Industries du Commerce. En effet, entre 2002 et 2006, les chercheurs lillois ont travaillé en particulier avec les 3 Suisses sur la relation multicanal, c'est-à-dire l'intermédiation entre des services et des usagers. "Depuis, nous avons commencé à appliquer les résultats de ces travaux au mobil-learning, autrement dit à l'apprentissage nomade", note ce pionnier des technologies éducatives qui a commencé sa carrière dans le domaine des télécommunications, raison pour laquelle sans doute il s'est toujours beaucoup intéressé à l'usage des réseaux dans la formation. Aussi a-t-il participé à la conception du Nanoréseau dans le cadre du plan informatique avant de s'orienter vers ce que l'on appelle l'apprentissage collaboratif assisté par ordinateur. "C'est un domaine important des technologies éducatives où là encore nous avons été parmi les pionniers", tient-il à préciser.
Le rôle du mobile dans les technologies éducatives
Son équipe s'est tournée ensuite vers l'e.formation et lancée dans le développement de plates-formes dites "LMS" (Learning Management Systems), une démarche qui a permis à ces chercheurs de mettre en place le concept de co-évolution. "Nous travaillons beaucoup sur l'idée d'environnement évolutif et sans rupture dont l'objectif est de coller au mieux aux besoins des utilisateurs". Seule ombre au tableau, le peu de moyens dont disposent aujourd'hui les équipes de recherche françaises dans le domaine des technologies éducatives. Pour Alain Derycke, elles ne boxent pas dans la même catégorie que certaines équipes étrangères. "Je pense en particulier à la Grande-Bretagne".
Une situation d'autant plus regrettable que l'une des particularités du laboratoire TRIGONE est de mener ses travaux sur des terrains variés qui vont de la formation de base d'adultes faiblement scolarisés à la formation universitaire. "Nous pensons depuis le début que les technologies éducatives doivent s'adresser en priorité aux populations les plus défavorisées, et servir à rapprocher et non pas isoler davantage les apprenants", explique-t-il. "Certains jeunes de milieux défavorisés sont incapables d'effectuer deux opérations ou d'aligner quatre mots correctement. En revanche, ils savent se débrouiller avec leur mobile. Pourquoi ne pas s'appuyer alors sur cet outil pour les remettre sur les rails de la formation", s'interroge cet universitaire, ce qui, du même coup, permettrait à l'apprentissage mobile de prendre sa véritable dimension.