Un article récent du Times Higher Education, intitulé "Publiez et soyez ignoré" (Publish and be ignored), attire l'attention sur le malaise qui règne dans les relations entre maisons d'édition et universitaires au Royaume-Uni. Les nombreux chercheurs interrogés pointent tous des dysfonctionnements dans leurs relations avec leurs éditeurs qui leur semblent relever soit de l'incompétence, soit du mépris. Dans le système britannique, les auteurs ne nouent pas une relation privilégiée et de confiance avec un éditeur ou un chargé de collection ; les décisions sont prises après que des lecteurs anonymes aient donné leur avis, étant entendu que ces lecteurs sont des experts, capables de juger de la valeur du travail soumis. Ce système, mis en place pour défendre une plus grande objectivité et assurer le caractère scientifique des décisions prises, semble aujourd'hui en échec.
En effet, d'une part les maisons d'édition changent souvent les critères de leurs choix, décident de privilégier certains types de publications et d'en abandonner d'autres (les monographies plutôt que les ouvrages collectif en ce moment), de privilégier des thèmes ou des périodes (certaines "renoncent" soit au XIXe siècle, soit à l'histoire d'une région du monde, soit à la théologie, ce qui rend bien difficile la publication d'un ouvrage qui traiterait en même temps de ces trois aspects). D'autre part, beaucoup ont vu leur travail d'abord accepté par les deux premiers lecteurs qui demandent de légères modifications (souvent des précisions), mais l'ouvrage révisé est finalement refusé. Tous ont donc le sentiment d'être allé de déboires en déboires et d'avoir perdu beaucoup de temps. Dans de telles conditions, un livre n'est imprimé que deux, voire trois ans, après avoir été terminé, et les auteurs se sentent retardés dans leur évolution intellectuelle par les efforts qu'ils consacrent à faire paraître leurs ouvrages. Leur maintien à leur poste et leur promotion dépendant exclusivement du nombre et du prestige de leurs publications, ils ne peuvent d'ailleurs pas renoncer tout simplement à les faire éditer ni mettre leurs textes en ligne.
Le nombre d'ouvrages à caractère universitaire publié par les éditeurs britanniques est pourtant impressionnant puisqu'il s'élève, dans le domaine des sciences humaines et sociales, à 55 millions d'unités (soit un chiffre d'affaires de près de 600 millions de livres). Mais le marché de langue anglaise est international, et les auteurs britanniques se tournent nombreux vers les presses américaines où ils trouvent, disent-ils, un plus grand professionnalisme. Ils y trouvent de vrais interlocuteurs, des éditeurs qui se sentent responsables des titres qui leur sont confiés, et dont l'attention ne faiblit pas six mois après la parution. Beaucoup d'auteurs britanniques se plaignent du refus des grandes maisons de faire de nouvelles éditions de leurs ouvrages alors qu'ils sont épuisés et que la demande existe.
La parution de cet article dans le Times Higher Education met en lumière un malaise qui n'a fait que grandir dans le milieu universitaire et qui s'est aggravé au cours des deux dernières années quand l'imminence du Research Assesment Exercice (RAE) a poussé les chercheurs à terminer et à publier leurs travaux. La répétition des difficultés avec certaines maisons bien établies et le fait que beaucoup ont trouvé un accueil plus attentif et plus valorisant auprès de grands éditeurs américains n'a fait que renforcer le sentiment de lutter avec un système incapable de juger de la qualité de leurs recherches et où domine une autosatisfaction que rien, finalement, ne justifie.