La séance est cordiale mais empreinte d'un certain formalisme. Autour de la grande table de réunion, que le Président de A*STAR utilise pour les grandes occasions, se trouvent ce 11 juin 2008 notre ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, Mme Valérie Pécresse, ses proches conseillers, l'Ambassadeur et quelques autres personnes, dont le Pr. Kourilsky qui dirige pour le compte de A*STAR le réseau d'immunologie. La rencontre se déroule à Biopolis, vaste complexe dédié aux sciences de la vie qu'occupent des entreprises et les grands instituts de A*STAR. Il s'agit d'un petit déjeuner de travail, une occasion pour notre ministre de prendre connaissance du développement scientifique de Singapour et pour le Président LIM Chuan Poh de faire valoir les réalisations de ses instituts tout en promouvant l'attractivité de la ville-état en matière de recherche.
Le Président LIM Chuan Poh connaît la France et les récentes réformes engagées tant au CNRS que dans le domaine de l'enseignement supérieur. Il exprime sans détours la difficulté qu'il éprouve à diriger les doctorants boursiers de A*STAR vers la France, lesquels partent massivement vers les Etats-Unis, comités de sélection et fort tropisme américains obligent. Avec notre ministre, il passe aussi en revue les mérites de notre collaboration scientifique bilatérale en mentionnant le laboratoire conjoint IPAL et le programme "Merlion". Puis, assuré, l'homme se tourne avec fierté vers notre compatriote Philippe Kourilsky, pour déclarer sans ambages, "you know, Mrs Pécresse, I must tell you, your scientists are very good, (...) we need more people like him in Singapore ".
La délégation française, favorablement impressionnée par la démonstration, n'en est pas moins surprise par le propos. N'y a-t-il pas contradiction ? En effet, si le Président reconnaît l'excellence de nos chercheurs (ils sont près de 60 installés à Singapour), il met aussi en doute notre capacité de former les siens en dirigeant ses 1.000 doctorants vers un seul pays et en ignorant superbement l'offre européenne.
La contradiction n'est qu'apparente. Et c'est mal comprendre la stratégie scientifique internationale mise en oeuvre par Singapour, petit pays de 4,5 millions d'habitants qui souhaite s'ériger en pôle scientifique régional, que de penser que Singapour privilégie une démarche partenariale.
Quelle est cette stratégie ? On distingue deux niveaux. Dans les unités de recherche et les équipes locales, c'est la logique de production de connaissances qui s'impose. Les chercheurs y sont poussés par le rythme de développement de la ville-état. Toute collaboration internationale est donc la bienvenue car elle contribue à procurer un avantage pour les deux parties impliquées. C'est le sens du programme " Merlion ", qui, sans financer la recherche, permet aux chercheurs des deux pays de mutualiser leurs efforts. Certes, les raisons qui motivent la collaboration diffèrent. Les chercheurs de Singapour souhaitent accéder à de grandes équipes en France ou en Europe alors que nos chercheurs voient de l'intérêt à prendre pied dans une région dynamique de l'Asie et un pays développé qui réalise des efforts considérables en matière de recherche. Mais, dans l'ensemble, l'intérêt est partagé.
Le niveau institutionnel obéit à une autre logique de collaboration internationale. Le souci de Singapour est d'alimenter son développement scientifique dans quelques domaines stratégiques bien identifiés. De préférence plus vite que les autres pays. La méthode consiste à mettre de côté les partenariats institutionnels pour aller directement vers les détenteurs du savoir ayant une reconnaissance internationale dans leur domaine. La liste est longue : calcul quantique, manipulation atomique, imagerie, immunologie, tectonique des plaques, cancer, génétique des plantes, embryologie, etc. Dans tous ces champs scientifiques, Singapour, fort d'importants moyens, est passé au dessus des institutions d'appartenance pour aller directement offrir aux chercheurs visés des contrats d'installation ou d'expertise. Une vraie approche à la japonaise !
Ce fonctionnement conduit inévitablement à rendre longs et incertains les partenariats institutionnels qui ont précisément pour objet d'équilibrer les échanges et d'en partager les bénéfices. Il induit également du manque à gagner scientifique pour les institutions d'appartenance. Au moins à court terme, car il est tout à fait clair que la présence française dans la recherche singapourienne favorise le rapprochement scientifique et académique entre nos pays tout en ouvrant la voie, à plus long terme, à des accords entre institutions. Surtout si Singapour entend pérenniser sa vocation de pôle scientifique régional.
Pour Singapour, l'Europe offre actuellement des conditions idéales de recrutement de chercheurs de haut niveau. C'est un peu moins le cas pour les Etats-Unis où Singapour cherche davantage à s'associer à des institutions de renom capables à leur tour d'attirer à Singapour de nouveaux talents. Singapour va même jusqu'à financer le MIT à hauteur de 550 millions SGD pour qu'il installe un centre de technologies avancées dans la ville-état.
Quelles conclusions opérationnelles pour les acteurs et les opérateurs de la recherche françaises ? Dans le contexte dynamique que nous connaissons ici, où la prise de décisions est rapidement consensuelle, où les moyens mis sur la table sont très importants, il reste une grande place pour la négociation puisse-t-on développer une approche globale où l'ensemble des aspects de formation, de recherche et d'expertise sont mis en perspective dans un partenariat sur le plus long terme. Singapour n'a pas seulement besoin de chercheurs et de doctorants pour alimenter son appareil de recherche, il aspire aussi à de l'expertise, comme dans les énergies nouvelles ou le nucléaire. De notre côté, la France souhaite des projets conjoints et davantage participer à la formation des élites singapouriennes tout en développant une stratégie d'influence au plus près de ses intérêts, le tout dans le cadre d'un vrai partenariat. Conclusion : il nous faut jouer la même partition au même moment !
PS : Avec cet éditorial du 57ème BE coïncide la fin de ma mission à Singapour. Je souhaite ici remercier les lecteurs toujours plus nombreux de ce travail collectif de la section scientifique du SCAC de l'Ambassade de France à Singapour. La progression du nombre de lecteurs n'est pas seulement un indicateur, c'est également un soutien à l'activité de veille que nous conduisons et un témoignage de l'intérêt que porte la communauté scientifique pour Singapour. Je suis très heureux d'avoir modestement contribué à l'éveiller, vous êtes plus de 4 500 à lire ce BE 57 contre 2 700 fin 2005.
Je quitte prochainement Singapour pour rejoindre Boston où j'occuperai des fonctions similaires. Je vous donne rendez-vous aux Etats-Unis !
A. Mynard, attaché de coopération scientifique et universitaire, 7 juillet 2008