Dans le règne animal, les femelles sélectionneraient leur partenaire sexuel en fonction des couleurs qu'il arbore. Pourquoi choisissent-elles le bleu et pas le rouge (ou vice-versa) ? Parce qu'elles le perçoivent mieux. C'est la thèse que développe Ole Seehausen, biologiste de l'évolution à l'Institut de recherche sur l'eau "Eawag" et à l'Université de Berne.
L'équipe a mené ses recherches sur des femelles de cichildés, des poissons très colorés, présents dans les lacs africains. Elle a séquencé les gènes de leurs récepteurs visuels est s'est aperçue que les couleurs distinguées par l'animal dépendent de la profondeur de l'eau à laquelle il évolue. Il perçoit plus aisément la couleur dominante dans son milieu. Or, c'est en fonction de cette sensibilité visuelle que les femelles choisissent leur partenaire sexuel : celles vivant en surface perçoivent mieux le bleu et semblent attirées par les mâles aux écailles bleues, alors que celles évoluant en profondeur distinguent mieux le rouge, d'où leur préférence pour un partenaire rouge. De leur côté, les mâles se sont adaptés : les bleus sont plus présents en surface, et les rouges en profondeur.
Cette sensibilité visuelle semble être à l'origine de l'apparition de nouvelles espèces. Lorsque le spectre lumineux varie lentement avec la profondeur, le phénomène est renforcé : chaque nuance de couleur a une niche écologique qui lui est propre. Les poissons possédant une même teinte - appartenant donc à une même variante génétique - évoluent dans un même milieu...et s'y reproduisent. Ils amplifient ainsi leur spécificité génétique, et finissent par se distinguer tellement des autres poissons qu'ils forment une nouvelle espèce.
A l'inverse, ce phénomène expliquerait la disparition de certaines espèces. Par exemple, dans le Lac Victoria, l'activité humaine a entraîné une augmentation de la turbidité de l'eau. La luminosité diminue rapidement avec la profondeur et les niches écologiques des poissons se rapprochent tellement les unes des autres, que ceux-ci occupent un même espace. Les différentes espèces se reproduisent entre elles, perdant alors leur spécificité. C'est ainsi que les chercheurs se sont aperçus que dans les zones les plus troubles, il n'existait plus de cichildés bleus et rouges distincts, mais une seule variété mixte, n'appartenant plus à une niche particulière.
Cette étude a fait l'objet d'une publication dans Nature le 2 octobre 2008.