Il y a dix ans, Eric Leroy, directeur de recherche à l'IRD, créait l'Unité des Maladies Virales Emergentes au sein du Centre International de Recherches Médicales de Franceville (CIRMF), au Gabon. Particularité de cette unité : elle abrite l'un des deux laboratoires P4 que compte l'Afrique. En décidant de lui décerner cette année le "Prix Christophe Mérieux", la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux récompense dix années de recherche au cours desquelles cette équipe a obtenu de remarquables résultats, en particulier avec l'identification du réservoir du virus Ebola, trois espèces de chauve-souris frugivores, dans le cadre d'une collaboration internationale. Propos recueillis par Jean-François Desessard.
BE France - Comment est née l'idée de créer cette unité ?
Eric Leroy - Identifié en 1976, suite à des épidémies importantes au Soudan et en République Démocratique du Congo, le virus Ebola, qui appartient à la famille des filovirus et compte cinq espèces, est reponsable d'une fièvre hémorragique qui a été diagnostiquée pour la première fois au Gabon en 1994. Deux ans plus tard, en février puis octobre 1996 se sont produites des flambées épidémiques. Or c'est à la suite de ces épidémies qu'a émergé l'idée de créer cette unité de recherche franco-gabonaise que je dirige. Il faut souligner qu'elle est le fruit d'un partenariat entre le CIRMF, le ministère de la Santé du Gabon, le ministère des Affaires Etrangères et Européennes français et l'IRD. C'est une unité qui compte aujourd'hui 18 personnes, dont 60% de Gabonais (chercheurs statutaires, doctorants, étudiants en master) et 40% de Français, dont trois chercheurs de l'IRD et deux coopérants.
BE France - Sur quels virus travaillez-vous ?
Eric Leroy - Evidemment Ebola. Nous travaillons à la fois sur les aspects virologiques, épidémiologiques et immunologiques. En 2005, dans le cadre d'une collaboration avec les chercheurs du National Institute for Communicable Diseases (NICD) de Johannesburg, en Afrique du Sud, et des Centers for Disease Control en Prevention (CDC) d'Atlanta, aux Etats-Unis, nous sommes parvenus à identifier le réservoir de ce virus, trois espèces de chauve souris frugivores. Nous sommes aussi les premiers à avoir montré que les patients qui décèdent de l'infection sont victimes d'un effondrement foudroyant de leurs défenses par destruction de leurs cellules immunitaires. De même, nous avons mis en évidence pour la première fois l'existence de patients infectés par le virus Ebola mais qui ne développent aucun symptôme de la maladie.
Depuis plusieurs années, nous menons des travaux virologiques et épidémiologiques sur le virus de Marburg qui est un autre virus de la famille des filovirus. Il a été détecté en 1967, à l'occasion de flambées épidémiques observées simultanément en Allemagne, à Marburg et Francfort, et en ex-yougoslavie, à Belgrade. Parallèlement nous nous intéressons à l'étude d'un virus responsable d'une autre fièvre hémorragique dite de "Crimée-Congo". Ce virus fait partie des Nairovirus, un groupe constituant l'un des cinq genres de la famille Bunyaviridae. Enfin, depuis deux ans, nous avons entamé des études virologiques, épidémiologiques et immunologiques sur deux virus de la familles des arbovirus, responsable de la Dengue et du Chikungunya.
BE France - Certes, vous disposez d'un laboratoire P4, autrement dit de haute sécurité. Mais à Franceville, au Sud du Gabon, vous êtes néanmoins assez isolé. N'est-ce pas un handicap ?
Eric Leroy - Il est certain que cela entraîne certains inconvénients, y compris à l'ère d'Internet. C'est pourquoi nous avons mis en place, progressivement, un solide réseau de collaboration. Ainsi nous travaillons avec les chercheurs américains de la Special Pathogen Branch du CDC d'Atlanta, mais aussi avec ceux de l'US Army Medical Research Institute of Infectious Diseases (USAMRIID) de Fort Detrick dans le Maryland, ou encore avec les équipes canadiennes du Laboratoire P4 de Winnipeg et du NICD en Afrique du Sud. Nous collaborons également avec les chercheurs de l'Institut Pasteur, du laboratoire P4 Jean Mérieux de Lyon et ceux du Laboratoire des Virus Emergents de la Faculté de médecine la Timone à Marseille de l'IRD.
BE France - Quelle est pour vous la signification du Prix Christophe Mérieux qui vient de vous être décerné et qui vous sera remis sous la Coupole de l'Institut de France le 10 juin prochain ?
Eric Leroy - En mars 2008, à Libreville, au Gabon, s'est tenue la quatrième édition du Congrès International sur les virus Ebola et Marburg. Nous avons eu l'honneur d'organiser ce grand rendez-vous qui, tous les deux ans, accueille l'ensemble des grands experts de la planète. Il s'agissait pour nous d'une reconnaissance de nos pairs, identique à celle que procurent les publications scientifiques. En revanche, le Prix Christophe Mérieux est une récompense dont le caractère dépasse la seule science. C'est l'ensemble de l'activité que je développe depuis dix ans, avec mon équipe, qui est ainsi reconnue. Cela englobe évidemment les aspects scientifiques, mais aussi de santé publique, de développement de structures pérennes qui permet au Gabon d'être reconnu au plan international sur cette thématique, sans oublier notre mission de formation des jeunes cadres gabonais.