La quantité de carbone anthropogénique [1] présent dans l'océan Atlantique s'élève à 54 gigatonnes [2] et non pas 47 comme on le pensait jusque là, soit une sous-estimation de 13%. Telle est la conclusion d'une étude internationale (Espagne, France, USA et Norvège) codirigée par des chercheurs espagnols du CSIC, Fiz Fernández Pérez [3] et Aida Fernándes Rios [4], de l'Instituto de Investigaciones Marinas de Vigo. Elle est en fait le résultat de l'analyse des données amassées lors de cinq campagnes en mer différentes qui ont eu lieu entre 1995 et 2003.
L'ensemble de ce travail fait partie d'une mission générale, appelée CARBOOCEAN [5], qui a pour but d'évaluer de façon précise les sources et taux de CO2 dans les océans. Concrètement, les scientifiques ont mesuré les taux de CO2 dissous, mais aussi le taux de nutriments, la salinité, la température, l'alcalinité [6] et les quantités de chlorofluorocarbures [7], ce qui leur permet de faire la part du carbone anthropogénique de celui produit par la nature. Le but de cette étude est de diminuer les incertitudes actuelles sur la quantification des flux annuels de CO2 entre l'atmosphère et l'océan depuis 1800, date qui marque le début de la révolution industrielle. Et les conclusions sont effrayantes : depuis 200 ans, ce ne sont pas moins de 147 gigatonnes de CO2 anthropogénique qui se sont retrouvées dans l'océan Atlantique...
Le CO2 d'origine humaine est essentiellement issu de l'utilisation des combustibles fossiles, de la déforestation, et de l'activité industrielle. Rien qu'à elles-trois, ces sources sont responsables de la production annuelle de 2 gigatonnes de CO2 depuis 30 ans. Cette pollution, particulièrement prononcée dans les couches supérieures de l'océan, nuit énormément à la vie marine : elle acidifie les eaux, menace les larves de mollusques, empêche la formation des coquilles et carapaces, et altère la photosynthèse des algues. Cette étude est très importante car, au-delà du simple constat désolant, elle permet également d'estimer les taux de carbone que l'océan peut encore emmagasiner, mais aussi "d'évaluer combien nous devrions diminuer les émissions de CO2 pour réduire l'impact anthropique afin qu'il ne se produise pas d'effet irréversible non désiré", comme conclut Marco Vázquez, l'un des chercheurs espagnols participant à l'expédition et premier auteur de l'article paru dans Biogeosciences [8].
[1] Anthropogénique : qui est causé ou généré par l'homme
[2] 1 gigatonne = 1 milliard de tonnes
[6] Alcalinité : capacité d'une substance de neutraliser l'acide d'une solution aqueuse. Elle correspond en fait à la mesure de la capacité tampon d'une solution aqueuse, c'est-à-dire sa capacité de maintenir son pH suite à l'ajout d'acide ou de base.
[7] Chlorofluorocarbures : ou CFC, il s'agit d'une sous-classe de gaz fluorés qui font eux-mêmes partie des halogénoalcans. Ils possèdent des propriétés physico-chimiques très intéressantes (ils sont ininflammables, extrêmement stables et inertes et non toxiques), ce qui leur a valu un grand intérêt de la part des industries et explique leur utilisation massive, jusqu'à la découverte de leur rôle dans la destruction de la couche d'ozone.