La capture et le stockage du CO2 sont déterminants pour la branche énergétique. Les centrales à charbon conventionnelles rencontrent des problèmes croissants d'acceptation de la population. Par ailleurs, leur activité sera de plus en plus coûteuse dans les années à venir, car les entreprises doivent acheter un certificat pour chaque tonne de CO2 émise par une centrale. Or les prix des certificats devraient augmenter dans les prochaines années, la quantité de certificats disponibles étant réduite en permanence. Les entreprises comme RWE et Vattenfall, dont l'activité s'appuie en priorité sur le charbon, cherchent donc le salut dans les technologies CCS.
Les groupes énergétiques Vattenfall et RWE, qui construisent actuellement des centrales de démonstration pour la séparation du CO2, ne veulent pas renoncer à leurs projets malgré le report de la loi pour le stockage souterrain du CO2 à la prochaine législature annoncé le 24 juin 2009 [1]. Lars Josefson, PDG de Vattenfall, s'appuie sur des études affirmant que la combustion du charbon dans les centrales thermiques va encore augmenter : "Sans charbon, l'approvisionnement énergétique futur ne sera pas possible. Mais avec charbon et sans séparation du CO2 non plus." Avec la loi CCS [2], ce sont les bases pour l'approvisionnement futur en charbon qui doivent être établies. Car sans la séparation et le stockage du CO2, le charbon n'a pas d'avenir. Vattenfall a déjà investi 100 millions d'euros dans le projet pilote Schwarze Pumpe à Spremberg dans le Brandebourg, qui a été mis en activité en septembre 2008 avec une puissance de 30 MW [3]. Par ailleurs, un projet est en cours pour une installation de démonstration à Jänschwalde, à la frontière polonaise, d'une puissance de 300 à 500 MW. Cette centrale devrait voir le jour en 2015 et démontrer la rentabilité de la technique CCS. "Mais personne ne peut prendre une décision d'investissement semblable, avec un volume d'environ un milliard d'euros, sans cadre juridique sûr associé ni sécurité de planification", selon Tuomo Hatakka, chef de Vattenfall-Europe.
Les producteurs d'électricité ne sont pas les seuls déçus par le report de la loi CCS : les géologues et ingénieurs de l'industrie mécanique craignent un ralentissement des recherches concernant cette technique. D'une part, un temps précieux est perdu pour la lutte contre le changement climatique, et d'autre part la recherche allemande perd des compétences avantageuses vis-à-vis de la concurrence internationale.
Le géologue Andreas Dahmke de l'Université de Kiel concède que "cette technique ne doit actuellement pas être perçue comme une technologie miracle pour sauver l'environnement. Il n'est pas encore certain que de grosses quantités de CO2 puissent être stockées de façon sûre dans le sous-sol. C'est justement la raison pour laquelle nous devons continuer à effectuer nos recherches, afin de déterminer si le CCS est un moyen approprié de lutte contre le changement climatique." Or la poursuite de cette recherche pourrait devenir problématique. RWE souhaite explorer le sous-sol de Schleswig-Holstein pour déterminer ses propriétés en matière de dépôt de CO2. Des essais sismiques sont prévus, lors desquels des ondes de choc provoquées par des explosions artificielles se propageraient dans les couches terrestres et seraient enregistrées par des géophones. Des géophysiciens pourraient reconstituer, à partir des données, les modèles des couches de sédiments prises individuellement. Des forages de prospection sont aussi prévus afin d'analyser les roches profondes. "Mais si les recherches sismiques n'ont pas lieu et si les forages ne sont pas effectués, nous ne pourrons pas continuer nos projets de recherche", selon Andreas Dahmke.
Michael Kühn, chercheur au Centre de recherche géologique (GFZ, [4]) de Postdam, se montre moins inquiet : "Nos essais de stockage de CO2 à Ketsin ne sont pas concernés par la décision." En effet, du CO2 est pompé en profondeur dans cette région depuis un an. Les chercheurs observent avec divers procédés le comportement du gaz dans le sous-sol et l'étanchéité des couches. Cependant, les chercheurs de Postdam participent à un projet de stockage dans l'Altmark, dans le sous-sol duquel Vattenfall envisage de stocker le CO2 en provenance de sa centrale Schwarze Pumpe. Or le Ministère de l'économie de Saxe-Anhalt a lié l'autorisation de ce projet avec la loi CCS. Nulle décision n'a encore été prise à ce sujet.
Au delà des géologues, de nombreux ingénieurs sont également concernés par l'ajournement de la loi. Ils travaillent sur la séparation du CO2 du gaz résiduel, le transport dans des conduits et les procédés d'injection dans le sous-sol. L'Université technique de Cottbus (Brandebourg) constitue l'un des piliers de la recherche dans ce domaine : "Si la loi CCS est ajournée, le soutien futur de projets de recherche n'est plus assuré", selon Hans Joachim Krautz, professeur de technique de centrales électriques. A l'échelle allemande, 350 ingénieurs travaillent sur des projets de technique CCS en université, et de nombreux postes hautement qualifiés ont été créés pour ces projets. "Si nos projets ne se poursuivent pas, ces personnes partiront dans le privé." Même si les groupes de travail reçoivent de nouveaux moyens d'ici 6 mois, il sera très difficile de ramener les experts dans les universités. En tout, 22.500 emplois en Allemagne sont directement liés la production d'électricité à partir de charbon. Le domaine industriel allemand dans son ensemble est concerné.
Cette technique n'est pas seulement intéressante pour les centrales nationales, mais elle pourrait aussi être exportée. "Cependant la concurrence à l'étranger, et avant tout aux USA, en France et en Scandinavie, est grande", ajoute Joachim Krautz. "Une pause même de quelques mois peut conduire à mettre l'Allemagne sur le banc de touche sur la scène internationale".
[2] CCS : Carbon Capture and Storage. Les procédés CCS doivent permettre de séparer le CO2 des gaz résiduels des centrales thermiques et de le stocker durablement dans des couches souterraines de roche poreuse. La loi CCS doit bâtir une base juridique solide pour cette technologie et offrir aux entreprises une sécurité d'investissement.
- "Operation Untergrund", Tagesspiegel - 29/06/2009 - "CO2-Gesetz scheitert an Angst vor den Wählern", Die Welt - 26/06/2009 - "Notfalls nach Polen", Tagesspiegel - 26/06/2009