Dans le cadre de la future coalition noir-jaune faisant suite aux dernières élections législatives, le secteur du nucléaire devrait bénéficier de la mise en oeuvre attendue des programmes électoraux conservateur (CDU/CSU) et libéral (FDP). Leur discours concernant le nucléaire était globalement convergent : les deux partis politiques considèrent le nucléaire comme une part du mix énergétique allemand et ceci pour des raisons économiques mais également afin d'atteindre des objectifs climatiques [1]. En effet, il s'agirait pour eux d'une "technologie de transition" incontournable pour atteindre un déploiement massif des énergies renouvelables (EnR). Le CDU/CSU et le FDP souhaitent à travers cet objectif renoncer à la loi de sortie du nucléaire [2] sous sa forme actuelle pour étendre la durée d'exploitation des réacteurs. Enfin, ils veulent abroger le moratoire sur Gorleben (Basse-Saxe), afin de déterminer au plus vite l'aptitude du site pour un stockage définitif des déchets à haute radioactivité. Par ailleurs, ils comptent clarifier définitivement la question du stockage définitif des déchets nucléaires d'ici la fin de la législature.
Pendant la campagne électorale, le thème du nucléaire a joué un rôle décisif [3] : le Ministre fédéral de l'environnement Sigmar Gabriel (SPD) a notamment lutté pour le maintien strict des accords de sortie du nucléaire. Les pannes dans la centrale nucléaire de Krümmel [4] mais également la discussion concernant le centre de stockage définitif de Gorleben [5] ont récemment alimenté les arguments des anti-nucléaires. Durant la grande coalition Union-SPD, plusieurs réacteurs qui auraient dû être arrêtés ont été momentanément "sauvés" grâce à des travaux de maintenance ou des pauses imprévues. Au cours de la nouvelle période législative, sept centrales nucléaires sur 17 devraient être arrêtées dans le cadre du consensus. Cependant, il semble désormais que "la sortie de la sortie du nucléaire" devienne réalité.
Les grands groupes énergétiques, fervents défenseurs de la sûreté et de la rentabilité des centrales allemandes, persuadés qu'un arrêt de fonctionnement après 32 ans de mise en service était injustifiable et constituait une hérésie économique, comptent parmi les gagnants des élections parlementaires : le futur gouvernement noir-jaune devrait en effet leur permettre de laisser fonctionner les centrales nucléaires dans le réseau plus longtemps que prévu. Les entreprises devraient ainsi réaliser des recettes supplémentaires de plusieurs centaines de milliards d'euros : les installations étant amorties, elles produisent en effet de l'électricité à moindre coût. Les analystes estiment les gains induits par un prolongement de 10 ans de la durée de vie des centrales, calculé pour un prix de 51 euros/MWh, à 8,3 milliards d'euros, 6,1 milliards d'euros et 3,8 milliards d'euros pour respectivement E.ON, RWE et EnBW. Ces chiffrent s'élèvent à 31,5 milliards d'euros, 22,8 milliards d'euros et 14,6 milliards d'euros pour un prolongement de 25 ans, calculé pour un prix de 80 euros/MWh. Il semble cependant peu probable que l'allongement annoncé excède 10 ans, car l'opinion publique [6] n'est pas prête à accepter un retour durable du nucléaire, allant souvent de pair avec une réduction de l'effort sur les EnR. Le processus devrait être progressif.
La future coalition attend cependant des compensations importantes de la part des entreprises pour le prolongement de la durée d'exploitation des centrales, compensations dont le montant est encore inconnu, mais qui devraient s'élever "de toute façon à plusieurs dizaines de milliards d'euros", selon la déclaration de Joachim Pfeiffer (CDU), Coordinateur de politique énergétique du groupe parlementaire de l'Union. Un accord va être trouvé avec les énergéticiens pour qu'une part de leurs bénéfices soit utilisée pour financer le développement des EnR, techniques de capture et stockage du CO2 (CCS), efficacité énergétique, etc. La taxe sur l'électricité devrait en outre baisser. Le gouvernement devrait enfin créer un ministère de l'énergie regroupant les compétences éparpillées dans ce domaine, afin de coordonner le processus des négociations visant à monnayer la "sortie de la sortie du nucléaire" et de gérer un fonds constitué par exemple de 80% des bénéfices obtenus ainsi par les grands électriciens.
E.ON, RWE et EnBW savent que le secteur n'est pas en position de force suite aux erreurs commises par Vattenfall lors des pannes intervenues dans la centrale de Krümmel. Les négociations risquent d'être tendues. Les autorités anti-trusts considèrent quant à elles avec inquiétude un éventuel prolongement des durées d'exploitation des centrales. "Cela ne sera plus intéressant, pour de petits groupes énergétiques, de construire de nouvelles centrales", a déclaré Justus Haucap, Président de la commission anti-trusts. Joachim Pfeiffer promet qu'il n'y aurait pas de distorsion de concurrence suite au prolongement de la durée d'exploitation des centrales, mais sans donner de détails.
- [1] Baisse des émissions de CO2 : -40% entre 1990 et 2020 (-14% entre 2005 et 2020). McKinsey&Company (2007) a montré qu'au-delà de -26% l'objectif ne pouvait être atteint sans perte de croissance économique et qu'au-delà de -31% le recours au nucléaire était indispensable.
- [2] Atomgesetz : Le consensus négocié par le gouvernement fédéral rouge-vert en 2002 limite la durée d'opération des réacteurs nucléaires à 32 ans, avec pour objectif l'arrêt graduel de l'utilisation de l'énergie nucléaire d'ici 2021.
- [5] Le site de Gorleben, initialement choisi comme site de stockage des déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue, a été fortement contesté et le projet est bloqué par un moratoire de 10 ans depuis 2000.
- [6] Sondage Forsa (05/2009) : 66% de la population serait favorable au maintien de la sortie programmée du nucléaire voire même à son accélération ; Sondage de la chaîne de télévision ZDF (07/2008) : 54% de la population serait favorable au maintien en exploitation des centrales nucléaires allemandes existantes au-delà de la durée de vie utile fixée dans la loi.