Une équipe composée de chercheurs espagnols, britanniques et colombiens, et dirigée par Manuel Carreiras du BCBL (Basque Center on Cognition, Brain and Language) de San Sebastián, s'est intéressée aux mécanismes cérébraux qui ont lieu lors de l'apprentissage de la lecture. L'étude de ces processus est assez complexe puisque la lecture est le plus souvent enseignée pendant l'enfance, or durant cette période le cerveau subit de multiples changements structurels dus à la croissance.
L'idée ingénieuse qu'à eu l'équipe de Carreiras a été d'étudier la lecture, non pas chez des enfants, mais chez des adultes, et plus précisément des anciens guérilleros colombiens. Ces combattants, après plusieurs années passées à se battre, retournent peu à peu dans la société courante colombienne. La plupart de ces adultes sont donc analphabètes, et leur retour "à la vie normale" passe alors, pour une bonne partie d'entre eux, par l'apprentissage de la lecture. Ces hommes, le plus souvent âgés d'une vingtaine d'années, offrent donc des "spécimens d'étude" de choix pour les chercheurs comme Carreiras et son équipe, qui peuvent ainsi étudier "facilement" les conséquences de l'apprentissage de la lecture sur le cerveau, sans être gênés par les changements cérébraux spécifiques de la croissance.
Grâce à différentes techniques d'imagerie (IRM [1], DCM [2], VBM [3], etc...), les scientifiques ont pu analyser les structures anatomiques des cerveaux de 20 guérilleros ayant tout récemment appris à lire (l'espagnol), de ceux de 22 guérilleros analphabètes et de ceux de 10 adultes anglais ayant appris à lire (l'anglais) dans leur enfance.
Carreiras et son équipe ont ainsi découvert que, en comparaison avec leurs homologues analphabètes, les guérilleros ayant appris récemment à lire ont une plus grande quantité de matière grise [4] dans cinq régions du cerveau postérieur. Plus précisément, il s'agit des aires occipitales dorsales bilatérales qui sont associées au processus visuel, des aires supra-marginale gauche et temporale supérieure, qui sont associées au processus de la phonologie, du gyrus angulaire et des régions temporales médianes postérieures, qui sont associées au processus sémantique. Les chercheurs ont de plus observé que ces "guérilleros-lecteurs" présentaient également une quantité de matière blanche [5] plus élevée dans le splénium du corps calleux, une zone cérébrale fréquemment endommagée chez les patients alexiques [6].
Cette étude, publiée dans la dernière revue "Nature" [7], démontre ainsi que l'apprentissage de la lecture à l'âge adulte implique des modifications de la structure de certaines zones cérébrales. Cette découverte apparaît donc très utile pour comprendre les causes des troubles de l'apprentissage de la lecture, comme la dyslexie [8] par exemple.
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[1] IRM : Imagerie par résonnance magnétique nucléaire
[2] DCM : Modélisation dynamique causale
[3] VBM : Morphométrie-voxel
[4] Matière grise : partie du système nerveux concentrant les corps cellulaires des neurones et des cellules gliales. Elle constitue le coeur du traitement de l'information nerveuse.
[5] Matière blanche : partie du système nerveux concentrant les fibres nerveuses, axones et dendrites qui relient différentes parties du cerveau. Elle est responsable de la transmission de l'information nerveuse.
[6] L'alexie est un trouble sensoriel acquis ou congénital de type aphasique. Elle se manifeste principalement par un trouble d'accès à la lecture.
[7] "An anatomical signature for literacy" Carreiras et al - Nature. 2009 Oct 15;461 (7266):983-6.
[8] La dyslexie est une difficulté d'identification des mots écrits qui entraîne des problèmes de lecture que parfois l'on qualifie indépendamment de dysgraphie ou dysorthographie.