Correspondre par mél ou par lettre repose-t-il sur les mêmes mécanismes de comportement humain? On peut penser que non : le mél est un nouvel outil de communication qui génère de nouvelles habitudes et donc induit une activité humaine de correspondance différente de celle à l'oeuvre dans l'échange épistolaire "d'avant".
Dans un article publié l'an dernier [1], R. Dean Malmgren et ses collègues montraient que l'analyse statistique de la durée écoulée entre deux méls émis par une personne (analyse de la correspondance de 394 individus) pouvait être expliquée par un processus aléatoire dit de Poisson non homogène en cascade, reposant sur deux ingrédients, les deux cycles temporels humains que sont le cycle circadien et le cycle hebdomadaire.
Lorsqu'il s'agit de lettres "à l'ancienne", on peut éventuellement s'attendre à moins de hasard : on peut imaginer par exemple qu'un facteur important sera la correspondance reçue qui induira ou pas une réponse. Pour étudier cela, R. Dean Malmgren et ses collaborateurs dont Daniel B. Stouffer du CSIC (station biologique de Donaña à Séville), viennent de reprendre le problème en s'attaquant cette fois-ci à l'analyse statistique de la correspondance de 16 personnalités, écrivains, artistes, politiciens et scientifiques : par ordre chronologique, cela va de Francis Bacon à Stan Laurel en passant par Darwin ou Proust, au total plus de 36.000 lettres analysées, dont les 10.000 du prolixe Einstein. Leurs résultats viennent d'être publiés dans Science [2] : par rapport aux échanges de méls, les statistiques obtenues sont du même type et correspondent au même processus de Poisson non homogène en cascade. Les mécanismes sous-jacents à la correspondance de Francis Bacon, Karl Marx ou Hemingway ne sont donc pas fondamentalement différents de ceux mis en oeuvre dans l'échange de méls : le cycle circadien et la répétition de tâches qui fait que tant qu'à écrire une lettre, autant en écrire une autre sur la lancée. Un autre facteur important mis en évidence par l'analyse des lettres échangées sur plusieurs années : les changements modifiant le cours d'une vie comme par exemple, dans le cas d'Einstein, la parution de la théorie de la relativité qui a bouleversé le rythme de ses correspondances. Au total, avec un tel processus de Poisson à l'oeuvre, on reste dans le registre du comportement aléatoire. "C'était mieux avant" ? En l'occurrence, c'était pareil ! Et la marque de l'aléatoire qui nous renvoie plus à des comportements de machines qu'à celui d'êtres supérieurs n'en empêche pas moins une créativité profondément humaine.