Innovation et transfert de technologie L'innovation technologique et les banques d'affaires aux Etats-Unis : entretien avec John Piret de "Newbury Piret & Co" - Partie 2
MS&T : Comment pourriez-vous décrire votre rôle en matière d'innovation ? Que faites-vous pour favoriser l'émergence des petites entreprises innovantes ?
J.P : Nous travaillons à la fois avec des entreprises à un stade de développement précoce et des entreprises ayant un niveau de maturité plus grand. En ce qui concerne les grandes entreprises, nous nous occupons de la vente de divisions entières ayant des activités et techniques précises.
Pour des plus petites sociétés, notre rôle consiste surtout à lever de l'argent. L'exemple typique est celle d'une société de biotechnologies qui souhaite lever 25 millions de dollars pour développer ses produits. Le client nous approche avec ce discours : "nous voudrions faire appel à vous pour lever 25 millions de dollars". Comme vous pouvez l'imaginer nous travaillons plus volontiers avec des entreprises à un stade avancé de leur développement ou des entreprises à un stade intermédiaire de développement, plutôt qu'avec des entreprises issues d'incubateurs car ces dernières sont souvent trop "jeunes" pour nous.
Une banque d'affaires est en rapport régulier avec des sociétés qui disposent de fonds d'amorçage ou de développement. C'est la raison pour laquelle, pour ces clients, nous orientons nos efforts en direction des sociétés de capital risque ou vers d'autres sources (investisseurs providentiels et fonds d'actions privées [1]). En ce qui nous concerne, une question clé est celle du montant nécessaire : si l'entreprise innovante n'a pas les capacités intrinsèques pour lever plus de 5 à 8 millions, cela n'a aucun sens pour cette entreprise de faire appel à une banque d'affaires professionnelle comme la notre.
Une société comme la nôtre se rémunère de deux manières. En ce qui concerne l'évaluation d'actifs, il peut s'agir d'un contrat de service ordinaire à prix forfaitaire négocié avec le client. Lorsqu'il s'agit d'une activité d'investissement (levée d'argent, mise en relation, etc.), notre rémunération consiste, d'une part, en un forfait mensuel [2] (qui ne font que recouvrir une partie de nos frais de fonctionnement) et d'autre part en une prime de succès. Naturellement, les deux éléments de cette rémunération sont négociés avec le client.
MS&T : Les banques d'affaires ne sont pas seules sur la carte de l'innovation aux Etats-Unis. Comment se positionnent-elles face aux sociétés de capital risque, aux investisseurs providentiels ? Où se rejoignent-elles ?
J.P : En fait, nous agissons comme un agent ou une société de service. Les sociétés de capital risque sont, elles, des investisseurs opérationnels. Toutefois, une partie du processus de conduite des affaires est commun aux banques d'affaires et sociétés de capital risque. Lorsqu'un banquier d'affaires travaille avec un client, il est essentiel de le considérer avec le regard d'une société de capital risque. Il nous appartient de déterminer si une société de capital risque serait intéressée à faire en sorte que cette société soit profitable.
Mais dans la pratique, le travail d'un capital risqueur est différent. Le capital risque correspond à un processus à long terme dans le sens où lorsqu'un investissement est consenti, la société de capital risque s'implique dans l'entreprise sur le long terme, pas seulement au moment de la transaction. Une société de capital risque typique investit sur 4 à 5 ans pour que son investissement soit profitable. C'est à la société de capital risque qu'il appartient de savoir quelle est la solution du succès de l'entreprise. Et cette formule ne repose pas seulement sur la technologie mais également sur la qualité de la gestion de l'entreprise innovante soutenue par du capital risque. Elles sont donc beaucoup plus impliquées dans la gestion des sociétés innovantes que ne le sont les banquiers d'affaires. Très souvent, les sociétés de capital risque sont présentes dans le conseil d'administration des sociétés innovantes.
MS&T : Quelle est la valeur ajoutée d'une banque d'affaires par rapport aux VC, aux investisseurs providentiels ? Aux autres banques ?
J.P : Lorsque nous aidons un client à lever de l'argent nous lui adressons un document préliminaire "Offering Memorandum". Ce document correspond à une offre commerciale qui met en avant les atouts clé du client : gestion, marché, concurrence, profitabilité. Nous préparons le client dans notre démarche d'approche avec des financeurs potentiels : liste de cibles potentielles, présentation, mise au point de l'argumentaire, anticipation des questions voire des problèmes qui peuvent surgir lors des discussions avec l'investisseur potentiel. Un banquier d'affaires traite directement avec le responsable de l'investissement; si une société innovante envoie son plan d'affaires à un fonds de capital risque, l'examen initial du dossier ainsi que la décision de le montrer à un responsable de l'investissement est souvent réalisé par un associé junior qui possède en parallèle une douzaine d'autres dossiers. Dès lors qu'un client est représenté par une banque d'affaires, l'opportunité de réaliser une opération avec une société de capital risque augmente considérablement. Une banque d'affaires apporte une sorte de caution morale à la société de capital risque.
Finalement, nous connaissons bien mieux les investisseurs que nos clients et nous sommes mieux à même de gérer le processus, ce qui doit être fait de manière structurée et professionnelle. Au total, nous sommes capables d'obtenir de meilleures conditions pour nos clients et nous augmentons la possibilité de trouver un financement. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle les sociétés de capital risque préfèrent généralement qu'une banque d'affaires ne soit pas impliquée [3] : notre client est bien mieux informé et dans une meilleure position dans les rapports de forces. (...). Suite de l'entrevue au prochain BE.
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[1] C'est-à-dire non cotées, d'où leur nom en anglais de "private equity".
[2] "Monthly retainer".
[3] Ce point de vue est partagé par les capitaux risqueurs, NDLR.
Consultez également la première partie de cet entretien : "L'innovation technologique et les banques d'affaires aux Etats-Unis : entretien avec John Piret de "Newbury Piret & Co" - Partie 1" - BE Etats-Unis 193 (29/01/2010) : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62101.htm