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BE Roumanie 8  >>  1/03/2010

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En direct des labos
Etude ostéo-archéologique des crémations grecques d'Orgamé (Roumanie, 8ème-5ème s. av. J.-C.)

http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62407.htm

Introduction

Un déplacement en Roumanie du 21 au 24 août 2008 a permis de définir les axes de recherche potentiels en ostéo-archéologie sur les sites antiques du littoral de la Mer Noire. Une reconnaissance du site archéologique d'Orgamé a été réalisée, ainsi qu'une appréciation de la conservation des restes humains (squelettes d'inhumations paléochrétiennes, crémations grecques). Un échantillonnage de tessons de poterie présentant des empreintes digitales d'artisans (d'époque grecque, romaine et byzantine) a été réalisé (identification, choix, nettoyage, photographie) pour identification médico-légale. La participation active aux fouilles d'un secteur de la nécropole tumulaire a permis la réalisation d'un échantillonnage de terre pour dosage du pH (afin d'expliquer la pauvreté de conservation des esquilles osseuses après crémation). Une quarantaine d'incinérations grecques du secteur de la nécropole sud (secteur II) et de l'hérôon (secteur I) ont été confiées par Vasilica Lungu pour étude ultérieure en laboratoire spécialisé ; ce sont ces résultats qui sont présentés ci-après.

Méthodologie

Le rituel funéraire de la crémation représente une pratique diffuse dans de nombreuses cultures, et particulièrement dans le monde gréco-romain. L'examen de tels restes squelettiques suit une méthodologie bien précise directement inspirée des techniques anthropologiques médico-légales. Le type de fragmentation, l'aspect extérieur des ossements, de même que leur morphologie interne sont indicateurs du dépôt d'onguents sur le cadavre, du degré d'obésité du défunt, de la réalisation de gestes particuliers (offrandes animales ou végétales), etc. L'identification des altérations osseuses d'origine thermique a permis une évaluation de la température de combustion selon la table de Shipman. Lorsque le pourcentage de conservation des segments corporels est élevé, la comparaison de la coloration des diverses parties anatomiques d'un même sujet peut permettre d'identifier les fragments les plus soumis au feu, donc, indirectement, d'approcher la position du corps sur le bûcher.

Aucun lavage des fragments squelettiques n'a été réalisé en raison du risque de détérioration irréversible du matériel (surtout lorsqu'il s'agit d'os spongieux). Lorsque cela s'avérait nécessaire, néanmoins, un nettoyage à la brosse fine a été réalisé pour minorer la contamination tellurique des ossements et permettre une meilleure reconnaissance anatomique (lorsque cela était possible). Un examen visuel systématique, ponctuellement aidé d'une étude en loupe binoculaire ou à l'aide de l'outil radiographique, a été réalisé afin de mettre en évidence tout objet archéologique associé, notamment métallique ou céramique.

Une analyse quantitative et une détermination du nombre d'individus est faite après avoir isolé les ossements de leur gangue de terre, et procédé à une systématisation par zones anatomiques (crâne, tronc (=colonne vertébrale, côtes, ceintures scapulaires et pelvienne), membres supérieurs, membres inférieurs, restes non identifiables). Le pesage de chaque sous-groupe, comparé au poids total de la crémation, permet ainsi d'identifier une éventuelle sélection de telle ou telle partie du corps lors de la récupération des restes à la fin de la crémation, sur le bustum ou l'ustrinum.

Cette évaluation doit évidemment être pondérée par la perte fréquente de matériel archéologique au cours de la fouille mais également au cours du temps sous l'effet d'une fragmentation progressive et d'une dissolution tellurique. Il est également important de connaître le poids théorique maximal (c'est-à-dire en cas de récupération exhaustive des esquilles osseuses) d'une crémation humaine en fonction du degré de maturité du défunt : les expérimentations et observations de Trotter puis Mays ont permis l'établissement de telles données.

Mais tous les segments osseux ne sont pas identifiables, principalement en raison d'une fragmentation excessive. Celle-ci peut aussi bien être naturelle (liée à un éclatement d'origine thermique) qu'artificielle (liée à une fragmentation a posteriori des résidus de crémation par l'homme pour les rendre moins reconnaissables). Il importe donc de quantifier cette fragmentation osseuse en trois grades cotés de A à C.

La détermination du nombre minimum d'individus (NMI) par crémation est fondée sur l'existence de doublons osseux, la présence de zones anatomiques avec degrés de maturation clairement différents, et, avec beaucoup de prudence, l'hétérogénéité d'altération thermique des ossements. Un examen minutieux secondaire devra alors différencier l'ajout de cendres d'un second individu dans l'urne d'un premier sujet (réunion de crémations), la crémation contemporaine de plusieurs défunts, la récupération involontaire de résidus d'une crémation antérieure lors de la collecte des restes du défunt principal (lorsque plusieurs cadavres sont successivement crémés au même endroit : ustrinum). Une crémation multiple sera évoquée lorsque le poids total dépassera largement le poids total maximal d'ossements d'un individu adulte récupérés de façon exhaustive (3600 g), en l'absence de maladie augmentant la densité osseuse (maladie de Paget ou troubles métaboliques, par exemple).

La détermination du sexe sera principalement fondée sur l'examen de segments anatomiques du bassin (os coxaux, sacrum), en tenant compte des modifications volumétriques liées à l'élévation thermique et à la carbonisation. En l'absence de conservation de ces secteurs, d'autres zones, fréquemment préservées car remarquablement denses, pourront présenter un caractère indicatif (mais incertain) : processus mastoïde, symphyse et condyles mandibulaires, crête nucale occipitale, arcades sourcilières, etc.

La méthodologie d'évaluation de l'âge au décès varie en fonction du degré de maturité du défunt. Pour les sub-adultes, on utilise les stades de maturation des germes dentaires, fréquemment conservés au sein de l'os alvéolaire (on peut dans ce cas s'aider d'un examen radiographique permettant une meilleure visualisation) ou les tableaux d'âges osseux fondés sur l'observation d'épiphyses libres ou de listels sur les plateaux des corps vertébraux. Pour les adultes, les moyens diagnostics sont variés : degré de synostose des sutures crâniennes , importance des légions dégénératives (arthrose), visualisation d'une perte de densité osseuse avec complications (ostéoporose avec tassements vertébraux ou fractures pathologiques), présence d'une racine complète d'une 3ème molaire (âge au décès supérieur à 16 ans), modifications surfaciques de la symphyse pubienne et de la surface auriculaire de l'os coxal, etc.

Cette étude a été réalisée avec l'aide technique de Stéphanie Cavard, Laure Huard et Virginie Biaud (Service de Médecine Légale, CHU R. Poincaré, Garches, AP-HP, UVSQ).

Discussion

Nous avons précédemment montré qu'une crémation attique (Ambelokipi, Athènes) datée par 14C du 5ème siècle av. J.-C. et actuellement conservée au Musée du Louvre (lébès BR 2590) présentait les caractéristiques du rite homérique.

Si l'on synthétise les différents moments de ces crémations "homériques" pouvant laisser des traces ostéo-archéologiques, on retrouve : un bûcher de bois au sommet duquel est déposé le mort (habillé ? paré ?) ; des animaux jetés dans le bûcher, ainsi que des substances organiques (vin, huile, graisse animale) ; une extinction par le vin, le lendemain, du bûcher fumant ; un ramassage des cendres par la famille ou les proches avec dépôt dans un contenant (tissu, coffret, parfois au contact de graisse qui retarde la putréfaction) ; des offrandes métalliques ou organiques placées au contact des ossements dans l'urne funéraire.

Au sein des différentes crémations d'Orgamé, certains de ces faits ont pu être mis en évidence, d'autre pas. D'abord, la totalité des crémations étudiées n'intéresse que des sujets humains adultes ; aucun reste animal brûlé n'a été mis en évidence, à l'exclusion de mollusques thanatophages (Figure 1). L'observation de ces derniers au sein de 8 crémations est relativement intéressante car elle signale la présence de matériaux organiques en décomposition/putréfaction au moment de leur recrutement : s'agit-il du contenant lui-même (linge ? osier ? bois ?) ou de cette graisse couvrant les os (décrite par Homère) ? Dans tous les cas, la crémation étant réputée complète (os secs), les ossements seuls n'ont pas pu être à l'origine de la présence de ces mollusques. Les quelques restes d'insectes retrouvés lors de l'étude (amphore de Chios) sont sans rapport avec la taphonomie et les rites funèbres, correspondant à une contamination des sachets de conservation en post-fouille (espèces banales, non thanatophages).


Des résidus métalliques ont été observés, tantôt en alliages de fer (Figure 2), tantôt en alliage de cuivre. Trop fragmentés et réduits à l'état de structures informes présentant parfois des traces de fusion, ils témoignent de la présence d'objets métalliques au sein du bûcher lors de la crémation du défunt (bijoux, armes, obole à Charon, etc.).


La récupération des restes est très souvent partielle, privilégiant les ossements des membres inférieurs ; seul l'individu déposé dans l'amphore de Chios, avec un poids d'ossements de près de 720 grammes, représente un ramassage important (ne correspondant néanmoins qu'à 30% du poids théorique maximal d'une crémation humaine, soit 2288 grammes).

L'aspect majoritaire des ossements est très nettement celui d'un stade IV de Shipman, correspondant à une température de combustion se situant entre 645 et 940°C, fortement consommatrice de combustible ; des restes de charbons de bois ont ainsi été mis en évidence, parfois associés aux esquilles osseuses, en faible quantité (Figure 3).


Enfin, l'importance de fragmentation des esquilles osseuses correspond à un degré A de Minozzi (Figure 4), témoignant autant d'une destruction architecturale d'origine thermique qu'humaine par cassure directe des fragments encore conservés (le but étant de rendre ensuite ceux-ci méconnaissables et plus facilement déposables dans un contenant).


Conclusion

Pour l'ensemble des éléments examinés, il a été observé une très importante fragmentation osseuse avec faible récupération des esquilles à l'issue du temps de crémation (aux environs de 10% de la masse totale théorique). On est donc dans le domaine du symbolique plutôt que de l'exhaustif. Néanmoins, un respect du rituel dit " homérique " semble être la norme, avec présence de matériel associé métallique et de formations d'origine mixte témoignant d'une fusion au cours de la carbonisation entre corps organiques et matériaux minéraux. L'extension d'études à d'autres échantillons et d'autres nécropoles contemporaines permettra de mieux comprendre l'organisation du temps funéraire de ces Grecs d'outre-mer.

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Pour en savoir plus, contacts :

Dr Philippe CHARLIER
- Service de Médecine Légale, CHU R. Poincaré (AP-HP, UVSQ), 92380 Garches.
- HALMA-IPEL, UMR 8164, CNRS, Université de Lille 3. Dr. Vasilica LUNGU
Chercheur CR1, Institut de recherches sud-est européennes, Académie Roumaine

Code brève
ADIT :
62407

Source :

Charlier P. (Dir.), Ostéo-archéologie et techniques médico-légales. De Boccard, Paris, 2008.
Association Française de Paléopathologie et de Pathographie (AFPP) - http://pathographie.blogspot.com

Rédacteur :

M. Michel FARINE, Attaché de Coopération Universitaire et Scientifique, Michel.FARINE@diplomatie.gouv.fr
Mlle Adriana Gabriela STOENESCU, Assistante et traductrice de la Coopération Universitaire et Scientifique Adriana.STOENESCU@diplomatie.gouv.fr

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Origine :

BE Roumanie numéro 8 (1/03/2010) - Ambassade de France en Roumanie / ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62407.htm
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