La semaine dernière avait lieu la première réunion annuelle de la Kendall Square Association (KSA), l'organisation chargée d'assurer le rayonnement de ce petit quartier de Cambridge qui inclut le MIT, autoproclamé onzième puissance économique de la planète [1]. Dans la pratique, KSA représente aussi un peu la partie émergée du "cluster" le plus concentré des Etats-Unis. La réunion a donc été l'occasion pour KSA de faire un bilan de l'année écoulée mais aussi d'identifier les défis à venir.
Immanquablement, la séance se prêtait à l'autosatisfaction et à la congratulation. C'est le sens des propos liminaires du président de la KSA mais aussi de la présidente du MIT, la prof. Susan Hockfield qui avait fait le déplacement. Plus riche d'enseignements était la présentation du Boston Consulting Group qui a livré quelques données chiffrées sur la place relative de Kendall Square dans l'innovation américaine.
Cette étude du BCG, réalisée pour l'occasion à la demande de KSA, avait pour objectif de répondre à trois questions : - Qu'est ce qui fait de "Kendall Square" l'un des plus performants centres d'innovation au monde ? - Que peut apprendre "Kendall Square" des autres pôles dominants en innovation ? - Quels sont les défis à long terme auxquels devra faire face "Kendall Square" ?
Pour réaliser cette étude, le BCG a comparé Kendall à une vingtaine d'autres "pôles" d'innovation américains. Chacun de ces clusters a été évalué selon trois dimensions qui, pour le BCG, reflètent la capacité d'innovation d'un pôle : - La science fondamentale et appliquée produite par les laboratoires de recherche et les universités - La commercialisation de ces technologies par et pour les petites et les grandes entreprises - La densité et le nombre d'acteurs de l'innovation (entrepreneurs, ingénieurs chercheurs, entreprises de hautes technologies)
Afin de mieux saisir l'importance des universités dans les mécanismes d'innovation aux Etats-Unis une première cartographie (figure 1) a été réalisée. Elle est fondée sur deux critères : le nombre de membres à l'Académie des sciences et le budget de recherche total des établissements.
Sans surprise, on distingue quatre établissements : Harvard, MIT, Stanford et Berkeley ; ce sont les seuls à compter plus de 100 membres à l'Académie des sciences. Le MIT se classe second après Harvard au niveau du budget total de recherche [2]. On comprend donc pourquoi le quartier de "Kendall Square" tire un avantage de la présence du MIT.
Mais une autre caractéristique distingue par-dessus tout "Kendall Square" des autres pôles d'innovation américains et mondiaux : la concentration de structures innovantes. Si l'on s'y intéresse de près, on constate que "Kendall Square" arrive largement en tête avec 62 entreprises de hautes technologies par km2. Le second cluster le plus dense, Palo Alto, n'en compte que 13. Vient ensuite "Harvard Square" avec 8. Par ailleurs, la ville de Cambridge dans son ensemble compte le plus fort ratio au monde de doctorants par habitants.
Un autre graphique intéressant du BCG (figure 2) présente les pôles américains en fonction d'une part de la densité en entreprises de haute technologie et d'autre part d'une variable appelée "force d'innovation", qui n'est autre que le total de ces entreprises ajouté au nombre de membres de l'Académie des sciences. De cette cartographie se distingue Palo Alto grâce à un nombre total de "forces d'innovation" élevé (environ 500) et une assez forte densité (13 entreprises par km2). Berkeley jouit d'un nombre élevé d'innovateurs (environ 300, comme Kendall) mais ces acteurs sont très faiblement concentrés (moins de 1 entreprise/km2).
En bref, et c'est la principale conclusion du BCG, "Kendall Square" se distingue par une très forte concentration. Et ce n'est pas une surprise si cet argument revient régulièrement lorsque l'on évoque le MIT ou même Boston en général. Susan Hockfield, présidente du MIT l'explique d'ailleurs très bien : "Kendall Square est probablement le seul endroit au monde où dans un périmètre de 1,6 km (1 mile) vous avez accès à l'ensemble des ressources et personnes nécessaires pour créer une entreprise de haute technologie". Occultée dans l'étude du BCG, cette dimension est pourtant assez essentielle à l'écosystème de Kendall qui concentre la présence non seulement d'investisseurs, d'entrepreneurs chevronnés et d'avocats mais aussi d'un véritable "vivier d'idées", créé par les jeunes scientifiques du MIT et de Harvard.
Mais Kendall Square est un regroupement encore jeune. Il peut sans doute apprendre des clusters existants, et pas seulement ceux de haute technologie. Le BCG a donc tiré certaines leçons de l'étude de différents pôles de haut rayonnement parmi lesquels Wall Street (finance), Hollywood (cinéma) ou Paris (mode). Il en ressort quatre critères majeurs indispensables à la construction du leadership d'un pôle d'innovation : - La présence d'au moins 3 organisations majeures (pour Kendall, ce serait le MIT bien sûr mais aussi Google, Microsoft et peut être Genzyme). - L'impulsion de leaders spirituels (pour Kendall nous aurions la présidente du MIT, ceux de Google et de Microsoft et d'autres personnalités telles que Tim Rowe, le CEO du Cambridge Innovation Center [3] et président de la KSA). - La capacité du pôle à maintenir sa prééminence face aux problématiques et évolutions mondiales. - L'organisation d'un événement annuel majeur regroupant l'ensemble d'une industrie (ce qui manque encore à Kendall Square, l'idéal serait que la conférence BIO soit chaque année organisée à Cambridge).
Mais le BCG s'arrête là et ne propose pas vraiment de mesures ou de décisions à prendre. Quelles sont les prochaines étapes ? Nul ne le saura. On touche ici l'absence de réelle gouvernance de ce pôle et ce n'est pas les six comités mis en place par le KSA [4] qui vont pallier cette carence. La KSA en tant que telle ne s'intéresse en effet ni à l'ouverture internationale du pôle, ni au soutien à la création d'entreprises, ni à une meilleure interaction entre différentes disciplines (sciences, arts, politique, économie, etc.) qui sont pourtant des moteurs indispensables à la génération d'innovations de rupture et à la création d'entreprises pouvant apporter des solutions aux grandes questions du moment.
Si, d'un point de vue français, la situation peut surprendre, localement personne ne semble s'inquiéter de ce manque de véritable stratégie pour l'association. Les responsables semblent faire confiance à ce modèle ouvert d'innovation, appelé "pôle", qui ne possède pas de système de gouvernance. Il faut s'y habituer, c'est aussi comme cela que fonctionne l'innovation aux Etats-Unis.
- [1] BE Etats-Unis 155 "Qui est la onzième puissance économique mondiale ? Les entreprises du MIT, bien sûr !" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/57995.htm - [2] Le budget du MIT comprend le campus de Cambridge, le Lincoln Laboratory et le campus de Singapour (SMART). Dans le budget d'Harvard sont également compris ceux de la Medical School, de la School for Public Health et des 15 hôpitaux de recherche affiliés à l'université. - [3] Le Cambridge Innovation Center est le plus important incubateur d'entreprises technologiques des Etats-Unis avec près de 240 start-ups en son sein : http://www.cictr.com - [4] Networking, Retail, Community Involvement, Transportation, Development et Marketing & Promotion