Le 19 février dernier lors de la réunion biannuelle de l'American Association for the Advancement of Science tenue à San Diego, le National Science Board (NSB) a émis un appel ("a call for action") en remettant un document intitulé "La globalisation de la science et de la recherche technologique". Dans la lignée du rapport de la NSF "Indicateurs de S&T 2010" [1], le NSB, mandaté par le Congrès, a proposé ce document complémentaire afin d'attirer l'attention sur l'émergence de nouvelles tendances, et surtout, de nouveaux enjeux en S&T.
Le Chaiman du NSB Dr Steven Beering a ainsi déclaré que "le gouvernement américain se doit d'être attentif aux développements en capacités de S&T dans le monde et mener une politique proactive afin de maintenir la compétitivité de la Nation". Parmi les recommandations émises, deux ont retenu notre attention : - réviser et améliorer les critères d'évaluation des projets de R&D par les agences, l'idée étant de promouvoir la "recherche transformative" (voir ci-dessous); - la création d'un Conseil présidentiel à l'innovation et la compétitivité. Ce dernier marquerait peut-être un pas vers davantage de suivi des délocalisations des activités de R&D par les firmes multinationales (FMN).
Plus largement, il semblerait que les Etats-Unis commencent à être victimes du système économique et financier qu'ils ont tant contribué à répandre.
"La mondialisation de la S&T continue et s'accélère"
Selon ledit supplément, "The globalization of science and engineering research continues, and even accelerates". Indéniablement, la S&T se mondialise. Ses activités ont lieu dans davantage de régions du globe, tout en augmentant en intensité. De surcroît, les investissements en R&D augmentent globalement à un rythme supérieur à ceux menées exclusivement par les centres traditionnels (Amérique du Nord, Europe et Japon). Les gouvernements nationaux des pays émergents investissent massivement dans des infrastructures de recherche. Parallèlement, le secteur privé a augmenté ses dépenses en R&D à grands renforts d'investissements directs à l'étranger et d'autofinancement des multinationales. Ce contexte offre certes davantage d'opportunités de coopération mais menace également la position des Etats-Unis dans un certain nombre de secteurs technologiques.
Cet accroissement des capacités internationales en S&T se manifeste par: - l'accroissement des co-publications et co-dépôts de brevets (la part des co-publications internationales est passée de 8 à 22% de 1998 à 2007), - la prolifération des collaborations internationales relatives aux infrastructures de S&T (exemples : la Station Spatiale Internationale, la Recherche sur l'Antarctique, le Large Hadron Collider du CERN, le projet de Téléscope Gémini, le projet international de réacteur à fusion (ITER) et le Sésame X-Ray Synchrotron)
En fait, le NSB distingue deux types de recherche fondamentale: - la recherche additionnelle, qui améliore le niveau de compréhension et teste des hypothèses, - la recherche révolutionnaire ou "transformative" qui résulte en la création d'un nouveau paradigme ou champ scientifique. C'est cette dernière qui est identifiée comme essentielle pour maintenir une position dominante en S&T.
Firmes multinationales américaines et division internationale des processus de production : les délocalisations de la R&D jouent potentiellement contre les intérêts nationaux
"La globalisation des activités privées de S&T se caractérisent par une emphase et des compétences en augmentation dans les pays en développement, par l'établissement d'entreprises de haute technologie dans un nombre de plus en plus élevé de pays et par davantage d'activités industrielles de R&D menées par des entreprises multilatérales hors des frontières de leur propre pays. Les firmes multinationales qui se sont établies sur d'autres marchés ont choisi de conduire une partie de leur R&D sur place." [2]
Les facteurs ayant déterminé ces décisions émanent de la rationalité économique classique: coûts inférieurs d'une main d'oeuvre qualifiée, proximité culturelle et linguistique, connaissance du marché... Or "ces mouvements des entreprises et de leurs activités de R&D ont des implications importantes pour la compétitivité des Etats-Unis"[2].
En effet, en 2004, les firmes multinationales employaient environ 16% de leur personnel de R&D hors du sol américain contre 14% en 1994. Pour rappel -voir brève citée en [1]- entre 1995 et 2008, les parts de marché d'exportation de produits de haute technologie tenues par les Etats-Unis ont décliné de 21 à 14%. Néanmoins, la production de valeur ajoutée de ces produits par les Etats-Unis s'est accrue au même rythme que l'augmentation mondiale, alors que les exportations de biens à haute technologie ont diminué. Il s'agit d'une manifestation de la division internationale des processus de production. Il se déroule sous nos yeux une restructuration mondiale des activités de R&D où la conception demeure aux Etats-Unis mais l'élaboration des produits de haute technologie s'effectue dans des pays émergents [3]. Rien de révolutionnaire. Mais le NSB considère que cette politique apatride des firmes multinationales n'est pas sans impact sur la compétitivité de long terme américaine.
Jusqu'à quel point les Etats-Unis vont-ils continuer de promouvoir une idéologie et un système qui commence à les desservir ? Déjà, en ce qui concerne le domaine public, la NSF recommande de changer les critères d'évaluation pour tendre vers le financement de recherche transformative. Par ailleurs, sur le plan des activités privées, face au risque d'éviction intellectuelle, elle se pose les questions suivantes: - quel est l'impact sur la compétitivité de long terme des EU du financement par les multinationales de leurs activités de R&D à l'étranger ? - dans quelle mesure le système légal des autres pays protège-t-il la propriété intellectuelle des activités de R&D pratiquées à l'étranger et des brevets déposés? - dans quelle mesure les financements privés de la R&D à l'étranger soutiennent-ils l'innovation et l'économie des Etats-Unis ? - y a-t-il des capacités de recherche en S&T qui doivent être confinées, pour motif de sécurité ?
Ces interrogations ne sont pas nouvelles. Déjà, en 2007, Martin Neil Baily, du Peterson Institute for International Economics avait témoigné devant le Comité en Sciences et Technologie de la Chambre des Représentants sur les menaces de délocalisation des activités de R&D des entreprises basées aux Etats-Unis. Sa réponse s'était révélée rassurante: non seulement les profits générés par les licences et royalties sont énormes (35 milliards de dollars en 2006), le solde de la balance des services intenses en savoir est largement positif (72 milliards de dollars en 2006) mais en outre les FMN rapatrient la quasi-totalité de leurs profits vers la société mère. Par ailleurs, de 1999 à 2006, tandis que le nombre de travailleurs technologiques à bas salaire a diminué de 800.000 (-35%) en valeur absolue dans le domaine des TIC, il progressait de 52.000 (+11%) et 428.000 (+19.5%) pour les hauts salaires [4].
Mais même si la crainte des pertes d'emplois fut relativisée, alors qu'elle n'est même pas évoquée dans le rapport de la NSF, celle de l'érosion de l'avantage compétitif ne fut pas écartée.
A contexte nouveau, nouvelles problématiques
Nous l'avons vu, le paysage mondial de la S&T se modifie. Les Etats-Unis, leader historique, sont désormais dans l'oeil d'un cyclone qui soulève moult problématiques nouvelles: - quelle politique permettra d'allier libre échange et conservation de leurs avantages compétitifs ? - quelle va être la relation entre les aires géographiques traditionnelles de concentration de la R&D ("centres traditionnels"), à savoir notamment les Etats-Unis et l'UE ? - restent-t-il des pays marginalisés -en Afrique subsaharienne par exemple- du processus et si oui quelles vont être les relations entre anciens centres, nouveaux centres et périphérie ?
Affaire à suivre...
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[3] La délocalisation des activités de R&D par les FMN est le résultat de la division internationale des processus de production. La conception, partie du produit la plus intense en savoir, continue d'être effectuée aux Etats-Unis tandis que les produits de haute technologie sont réalisés par des succursales de ces même FMN américaines implantées dans des pays émergeants. Au final, les parts de marché des exportations de ces biens sont impactées, aux dépends des Etats-Unis. La compétitivité américaine en souffre-t-elle pour autant ? Cela dépend: - du rapatriement des profits, - de la propriété intellectuelle, - de la soutenabilité du déficit de la balance commerciale.
- [2] Globalization of Science and Engineering Research - http://www.nsf.gov/statistics/nsb1003/ - [4] The globalization of Research and Innovation, Peterson Institute for International Economics, par Martin Neil Baily, Testimony before the Committee on Science and Technology, United States House of Representatives, June 12, 2007 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/Sa9TY