Non, l'absence de Barack Obama au traditionnel sommet "Etats-Unis et Union européenne" programmé le 25 mai prochain n'est pas un symbole de l'assèchement des relations bilatérales. Dans le domaine scientifique, les collaborations transatlantiques ne prennent pas l'eau, elles continuent d'avoir le vent en poupe. Les chercheurs ne quittent pas le navire. Bien au contraire, les flux s'intensifient.
Selon Laurent Bochereau, Ministre Conseiller de la Section Science, Technologie et Education de la Délégation permanente de l'Union européenne aux Etats-Unis, "les Etats-Unis et l'Union européenne demeurent indéniablement les premiers partenaires géographiques scientifiques au monde. Tandis que la politique étrangère scientifique du Département d'Etat américain est surtout tournée vers des objectifs de solidarité avec les pays en développement, les acteurs académiques mènent des coopérations en matière de recherche essentiellement avec les pays riches. En particulier, les équipes américaines continuent d'être les mieux représentées dans le 7ème Programme Cadre pour la Recherche et le Développement (7ème PCRD) de la commission européenne."
Etats-Unis et Union européenne, une relation non exclusive mais privilégiée
Face à tant de nouvelles mains tendues à l'Oncle Sam, quel est l'état du couple scientifique euro-américain ?
La relation euro-américaine est dominée par une interdépendance économique. Les échanges commerciaux entre l'UE et les Etats-Unis représentent 40% du total mondial. Les succursales des multinationales européennes implantées aux Etats-Unis y emploient près de 5 millions de personnes et dépensent 20 milliards de dollars en R&D [1]. A cette interdépendance économique se superpose une complémentarité scientifique encore prépondérante aujourd'hui.
Les articles écrits en co-auteurs avec des chercheurs américains le sont majoritairement par des chercheurs européens. Le Royaume Uni arrive en première position (13,9% des articles internationalement co-écrits), l'Allemagne en deuxième position (12,7%), et la France en cinquième position (8,3%). L'hexagone se situe derrière le Canada (12%) et la Chine (10,4%) qui a vu ses "parts de marché de la connaissance" progresser spectaculairement en dix ans (elles n'étaient que de 3,5% en 1998) [2].
En termes de flux humains, les neuf premiers pays européens totalisent 21.405 chercheurs accueillis dans des établissements d'enseignement supérieur (5.300 allemands, 4.171 français, 3.548 italiens, 2.846 britanniques, 2.481 espagnols, 833 polonais, 766 grecs, 749 suisses et 711 suédois) ce qui place le continent largement devant l'Inde (10.814), la Corée du Sud (9.975) et le Japon (5.635). Par contre 26.645 chercheurs chinois ont séjourné en 2009 dans une université américaine [3].
L'implication de l'UE dans la collaboration scientifique structurée avec les Etats-Unis n'est pas une nouveauté. L'accord de coopération entre les Etats-Unis et l'Union européenne en matière de S&T date de 1998 et a été renouvelé en 2004 et 2009 [4]. Incluant un large champ disciplinaire, il a récemment été élargie à la sécurité et à l'espace. Certes, les accords bilatéraux lui préexistent et lui font parfois de l'ombre, les Etats-membres continuant de financer 85% leur R&D au niveau national. Néanmoins, doté de 53 milliards d'euros pour la période 2007-2013, le 7ème PCRD offre de multiples opportunités pour renforcer la collaboration avec des équipes américaines. Le recours à son volet coopération pour les projets de recherche et aux financements Marie Curie (volet Personnes du 7ème PCRD) sont autant d'indicateurs de l'intensité des collaborations transatlantiques.
Cartographie des collaborations scientifiques transatlantiques: le sommet de l'iceberg est communautaire
Le 5 mars dernier, Laurent Bochereau déclarait à la MS&T: "clairement, les chercheurs européens continuent de se tourner naturellement vers les Etats-Unis comme collaborateurs spontanés." Par exemple, sur les 330 chercheurs financés par les bourses de mobilité hors UE Marie-Curie (International Outgoing Fellowships scheme) les trois quart choisissent les Etats-Unis comme pays d'accueil.
Réciproquement, dans le cadre du programme de mobilité du personnel universitaire (IRSES: Incoming International Research Staff Exchange Scheme), qui favorise le développement de partenariats structurés, les Etats-Unis figurent comme le premier pays tiers participant. Selon Erryl Levy, Officier de Liaison de la Commission européenne avec les Etats-Unis, intervenu lors de la conférence du 9 Décembre 2009 intitulée "Collaborations transatlantiques : opportunités et défis du 7ème PCRD", le volet coopération a enregistré à lui seul 809 propositions américaines depuis 2007 dont 190 ont été sélectionnées. Ainsi, les Etats-Unis affichent le taux de réussite le plus élevé des pays tiers (23,5% contre 18,5% en moyenne). Les thématiques les plus populaires sont celles de la santé (41 projets), des TIC (39 projets), des nano sciences et matériaux (34 projets) de l'agriculture et des biotechnologies (31 projets) et de l'environnement (26 projets).
De manière générale, les Etats-Unis sont le premier pays tiers participant au 7ème PCRD avec une implication dans plus de 300 projets transatlantiques et programmes d'échanges. Néanmoins, selon Laurent Bochereau, "une limite de cette base de données communautaire est qu'elle n'inclut pas le niveau infra-européen. Par conséquent on ne perçoit que le sommet de l'iceberg", qui est surtout constitué par les partenariats les plus structurés. Si l'on veut obtenir une vision exhaustive, il faut descendre au niveau des Etats-membres.
Nouvelle stratégie pour 2020 : une cartographie plus détaillée est sur les rails
Le mercredi 17 Février, l'Institut Européen [5] a organisé à Washington DC une discussion sur un nouveau cadre pour les partenariats transatlantiques en recherche, développement et innovation. Sigi Gruber, Chef d'Unité pour l'Analyse et le Suivi des Politiques de Recherche au sein de la Commission européenne a annoncé "un nouveau départ en recherche et innovation" . En effet, en Septembre 2010, s'appuyant sur le Traité de Lisbonne entré en vigueur le 1er Décembre 2009 qui a donné une unité juridique à l'UE, la nouvelle stratégie 2020 de l'UE va être adoptée.
Pour cela, les Etats-membres collectent actuellement les données relatives à l'élaboration de cartographies des collaborations scientifiques transatlantiques. En ce qui concerne la France, les instruments de coopération bilatéraux sont des marqueurs de premier rang: Bourses Chateaubriand, Partner University Fund, Fondations France-Berkeley, France-Chicago, MIT- France et la Fondation Alliance avec l'université de Columbia. Cependant, les collaborations sans financement institutionnel échappent encore à toute comptabilisation par les pouvoirs publics. Ainsi, une grande partie du paysage formé par les multiples coopérations scientifiques transatlantiques reste encore à explorer.
- [1] Le rapport de la Commission Européenne, "Vers l'Espace européen de la recherche", Science, Technologie et Innovation, chiffres clés 2007 - [2] le rapport de la National Science Foundation - http://www.nsf.gov/statistics/seind10 - [3] Opendoors 2009, report on international exchange, Institute of International Education - [4] site de la Délégation européenne aux Etats-Unis - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/rG1xi