On soupçonne depuis quelque temps les pesticides d'avoir des effets négatifs sur le système nerveux, en particulier lors de son développement durant la grossesse ou la première année de vie. Une étude réalisée par une équipe de recherche sous la direction de Philippe Grandjean de l'Université du Sud-Danemark démontre aujourd'hui que les enfants dont les mères ont été exposées aux pesticides durant leur grossesse, en travaillant dans des serres par exemple, peuvent avoir un développement retardé de plus de deux ans. Ces enfants souffrent également d'une hypertension, alors que les mères n'ont souvent aucun problème. L'étude a été publiée dans le journal scientifique Environmental Health Perspectives.
L'étude a été faite en Equateur, où beaucoup de roseraies en serre sont installées dans le Nord. La majorité des ouvriers en serre sont des femmes, et elles utilisent régulièrement des pesticides sans aucune protection. Certains des pesticides utilisés sont interdits au sein de l'Union Européenne, mais toujours utilisés dans des pays tiers. Les chercheurs se sont rendu compte que beaucoup des ouvriers, femmes ou hommes, qui sont récemment devenus parents, ont travaillé en serre pendant la période de gestation. Aucune des femmes concernées n'avait manié de pesticides durant la grossesse, mais elles étaient toutes régulièrement au contact de roses qui avaient été traitées.
La totalité des 84 enfants fréquentant les premières classes de l'école primaire de la ville étudiée fut examinée par un médecin, et leurs mères furent interrogées sur leurs conditions de travail, sur leur mode de vie ainsi que sur l'aide sociale dont elles disposaient. 35 de ces enfants étaient exposés aux pesticides par leur mère, et 23 par leur père.
Même en prenant en compte les conditions sanitaires souvent mauvaises dans lesquelles ces enfants vivent, un retardement du développement cérébral est observé chez les enfants dont les mères sont exposées à des pesticides durant leur grossesse. Les effets les plus importants sont observés sur la coordination musculaire et les capacités visuelles et spatiales. Les enfants ont ainsi un retard de 1 an et demi à 2 ans dans leur développement, ce qui est particulièrement sensible entre 6 et 8 ans, période durant laquelle le développement cérébral connaît une accélération.
Par ailleurs, ces enfants sont souvent atteints d'hypertension, probablement causée par des effets nuisibles que les pesticides ont sur la zone cervicale contrôlant le système circulatoire. "Ces résultats sont effrayants. Les retards sont particulièrement visibles à l'âge scolaire, mais sont en fait permanents. Nos résultats pourraient attirer l'attention de l'Union Européenne, qui a décidé l'année dernière de ne plus demander d'études préalables portant sur les possibles retards cérébraux induits par des pesticides dont les principes actifs sont déjà approuvés. Les résultats de l'étude pourraient remettre en cause cette décision" pense Philippe Grandjean.
En 2006, Philippe Grandjean avait publié avec l'Américain Philip Ladrigan un article très discuté dans le journal The Lancet, dans lequel les chercheurs prévoient que les pollutions dues aux métaux lourds, aux solvants, aux pesticides et à d'autres substances neurotoxiques sont à l'origine d'une épidémie silencieuse de retards de développement du cerveau des embryons et nouveaux-nés. Cette épidémie ne peut être évitée selon lui qu'avec l'application du principe de précaution.