Le secteur apicole présente des caractéristiques intéressantes, tant du point de vue de sa place au sein du secteur agricole roumain que du point de vue de son apport en Europe et dans le monde.
1. Importance économique
La production de miel a crû régulièrement depuis 2000 pour doubler en 2010 (estimation), avec 24700 t produites. Le nombre de colonies a crû de façon similaire. Une telle évolution est rare, dans l'agriculture roumaine et témoigne d'un secteur en bonne santé. Cette croissance est d'autant plus intéressante que la consommation interne officielle est de 150g/habitant, l'une des plus faibles d'Europe. Le potentiel à l'exportation mais aussi le potentiel de croissance sur le marché intérieur continue donc d'être très important.
L'apiculture contribue à réduire le déficit de la balance commerciale agricole roumaine. Il faut également noter que l'apiculture concerne une frange des producteurs agricoles fragiles. La faiblesse de l'investissement nécessaire pour la production apicole se traduit en effet par un grand nombre de petits producteurs pratiquant l'agriculture de semi-subsistance, pour qui l'apiculture constitue un revenu annexe en plus d'un complément alimentaire. De ce point de vue, l'apiculture peut constituer un angle d'étude intéressant des petites structures agricoles qui correspondent à un modèle agricole intensif en travail mais riche en externalités positives.
En Roumanie, les contextes culturel et historique ne se prêtent pas au regroupement des exploitants. Le manque de regroupement constitue l'un des principaux freins à la modernisation de l'agriculture en Roumanie. Il suffit, pour s'en convaincre de rappeler que la superficie moyenne d'exploitation est d'environ 4 ha. Il existe peu d'exceptions à cette résistance culturelle au regroupement. L'apiculture en est une. Une très forte proportion des apiculteurs roumains sont membres d'une association de producteurs et adhérents à l'association des éleveurs d'abeilles (l'association revendique plus de 20000 adhérents dont environ les 3/4 commercialisent leur production par les circuits commerciaux appartenant à l'association). Cette dernière existe depuis 1958. Il s'agit d'une des rares structures associatives à avoir résisté à la révolution de 1989. Cette association finance notamment les activités de l'Institut de Recherche et Développement Apicole, une unité de transformation et conditionnement ainsi qu'un réseau de distribution de produits apicoles dans des magasins de détail. Néanmoins, ce réseau ne dispose pas de l'efficacité que l'on pourrait en attendre et de nombreux membres de l'association ne vendent pas par son intermédiaire.
2. Qualité de la production roumaine
Lors du dernier congrès mondial Apimondia, la Roumanie a été récompensée par une médaille d'or, deux médailles d'argent et deux médailles de bronze, palmarès d'autant plus significatif que le miel roumain manque de diversification (il n'existe que peu de tentatives en dehors du miel polyfloral, du miel d'acacia et du miel de tilleul). De même, la génétique roumaine a été primée et reconnue comme une des meilleures au monde, pour l'abeille carpatique, ce qui représente un potentiel d'amélioration pour d'autres espèces européennes.
Enfin, la Roumanie a beaucoup travaillé (en particulier une chercheuse de l'ICDA) sur le développement de compléments alimentaires à base de produits de la ruche et a obtenu la reconnaissance du statut de médicament pour l'un d'entre eux.
3. Potentiel du fait de la faible atteinte à l'environnement
Une chercheuse de l'Institut de Recherche et Développement Apicole avance le chiffre de 12% de mortalité hivernale, ce qui est considéré comme normal, et très inférieur aux taux observés dans la plupart des pays européens. Ce taux s'explique, semble-t-il, par la conjonction des facteurs génétiques mentionnés ci-dessus, et de facteurs environnementaux. En tout état de cause, ce taux de mortalité assez faible justifierait d'étudier les conditions de développement des ruchers en Roumanie.
L'agriculture roumaine est caractérisée par une dualité forte du secteur agricole. On y trouve plus de 4 millions d'exploitation dont environ 3 millions qui ne produisent que pour l'auto-consommation. Environ 0,5% des exploitations occupent 35% de la SAU avec en moyenne 270 ha et 99,5% des exploitations se partagent le reste. Une très grande partie des agriculteurs n'a pas, dans ces conditions, les moyens d'employer des intrants ou pas en quantité en importante.
Les données du Réseau d'information Comptable Agricole montrent qu'en 2007 (date la plus récente pour laquelle ces informations sont disponibles pour tous les Etats Membres), la Roumanie était le pays où les dépenses moyennes par exploitation pour les intrants étaient les plus faibles. Ces données sont certes à prendre avec des pincettes compte tenu de la très faible disponibilité de données comptables pour les petites exploitations agricoles (les plus nombreuses), mais elles confirment l'idée que de nombreux exploitants très petits utilisent peu ou pas d'intrants.
Pendant la période communiste, certaines terres étaient non exploitées, et jouaient alors le rôle de réserves de biodiversité. On y trouvait notamment des plantes médicinales, qui étaient recueillies de façon peu structurée (souvent à l'aide de bénévoles, en mettant à contribution les élèves des écoles voisines). Une partie de ces terrains est maintenant exploitée mais maintient un couvert non négligeable en plantes médicinales. De plus, pour diverses raisons, 3 millions d'ha, ne sont pas exploités et la flore spontanée, source de collectes riches et variées pour les abeilles, reste importante.
A cause de cette situation, qui est néanmoins amenée à évoluer dans les années à avenir, l'environnement naturel des abeilles est particulièrement favorable. Le marché mondial où la demande en matériel biologique apicole et en produits de la ruche croît (rapidement pour ce qui du matériel biologique) pourrait trouver en Roumanie un fournisseur de taille.
4. Importance de l'apiculture pour le secteur Bio roumain
Parmi les producteurs en agriculture Biologique, environ 15% sont des apiculteurs, ce qui donne aux apiculteurs un rôle de précurseur de l'agriculture biologique. Le miel produit en agriculture biologique atteint 3200 tonnes dont 65% sont exportés. Ceci s'explique notamment par la mise en place d'une mesure de soutien à la conversion pour les apiculteurs, dans le cadre du Programme National Apicole, alors que depuis 2008, aucune aide à la conversion n'existe pour le reste du secteur agricole.
Il en résulte que les apiculteurs, par ailleurs assez bien organisés, peuvent avoir un rôle moteur dans le développement de l'agriculture biologique, et progressivement prendre la tête d'une interprofession de l'agriculture biologique en Roumanie.
De même, plusieurs producteurs ont signalé leur intérêt pour une différenciation qui pourrait jouer un rôle de précurseur dans le domaine des signes de qualité en Roumanie (le développement du IGP ou d'une AOP pour un miel régional). Ces derniers ne sont pas suffisamment développés actuellement.
5. Politique de soutien et mobilisation des fonds européens
Une politique de soutien (subvention par ruche) existe depuis longtemps, y compris avant l'entrée de la Roumanie dans l'Union Européenne, ce qui préfigure sa volonté de promouvoir le secteur. Ainsi, par exemple, une loi (qui n'a néanmoins jamais été appliquée, en partie du fait de l'instabilité politique) a mis en place la distribution de miel dans les écoles, à l'époque à laquelle la France a développé la distribution de fruits dans les écoles.
La Roumanie a mis en place un programme national apicole dès son entrée dans l'Union européenne et celui-ci a fait l'objet d'une importante consommation du fond (17% en première année, 54% en seconde année et plus de 70% en troisième année), ce qui est loin d'être systématique en Roumanie. Ce résultat est à mettre sur le compte de l'organisation de la profession et de la définition du programme en collaboration avec les principales organisations professionnelles du secteur.
Dans le cadre de ce programme, il faut noter un projet intéressant qui fera l'objet de cofinancement européen. Il s'agit d'une expérimentation en cours portant sur la rationalisation de la transhumance : la Roumanie travaille à la mise en place d'une cartographie des zones forestières utilisées à des fins de transhumance, de façon à pointer les zones les moins sollicitées. Ce travail est réalisé en collaboration avec les groupements de producteurs qui donnent accès au système à leurs adhérents. Il s'appuie sur un travail de recensement de la valeur mellifère des diverses zones forestières, privilégiées pour la transhumance et sur un système d'information géographique. Lorsque le projet aura progressé, il pourra être intéressant à présenter à une équipe française qui pourrait s'en inspirer, même si la transhumance n'est pas aussi répandue en France qu'elle ne l'est en Roumanie.
6. Réseau d'expérimentation et recherche
La Roumanie dispose, à travers l'ICDA, d'une structure d'expérimentation étendue, avec 6 sites dans tout le pays. L'ICDA existe depuis 35 ans et dispose d'une grande expérience de la recherche et de l'expérimentation dans le domaine apicole. Elle s'est montrée disposée à travailler avec la France pour définir des objectifs de recherche communs.
Une équipe roumaine travaille déjà avec une équipe de l'INRA Magnéraud et une chercheuse roumaine a pris contact avec une équipe de l'INRA Avignon, qui a fait part de son intérêt pour une recherche dans le domaine de la pollinisation des tournesols.
L'ICDA a pour objectifs principaux la conservation et l'amélioration d'un fond génétique apicole autochtone, la définition de méthodes d'élevage des abeilles, l'identification et l'amélioration des ressources mellifères, le développement de moyens de lutte contre les maladies de l'abeille, l'amélioration des produits apicoles et l'étude de leurs caractéristiques (l'ICDA dispose d'un laboratoire d'analyse accrédité), le développement de l'apithérapie. Concernant ce dernier point, la reconnaissance de certains produits de la ruche comme médicaments est un des signes du dynamisme de la recherche apicole roumaine. La Roumanie est certainement moins connue qu'elle ne le mériterait dans ce domaine du fait du faible nombre de publications internationales, lesquelles étaient impossibles sous le régime de Ceaucescu.
7. Possibilités de partenariat avec la France
Une équipe de l'INRA Magneraud qui travaille sur l'alimentation des abeilles et sur le rôle de celle-ci dans la santé des ruches, a d'ores et déjà une coopération avec l'Institut de Recherche et de Développement Apicole de Bucarest. L'équipe française a souligné à la fois l'existence de compétences pointues concernant certains composés produits par les abeilles et l'intérêt d'un réseau de centres de production permettant de disposer d'échantillons de laboratoire diversifiés. Un autre partenariat a été initié avec l'analyse, en France, d'échantillons roumains, au CNRS de Gif sur Yvette, dans le but d'identifier certaines spécificités génétiques.
Les principales difficultés relevées dans cette coopération relèvent du manque de moyens humains en Roumanie pour mener à bien les tâches définies en commun par les équipes.
Diverses pistes de coopération sont intéressantes : - la formalisation d'une coopération entre l'ICDA et l'INRA ou l'ITSAP ayant pour objet de définir conjointement des objectifs de recherche complémentaires dans un premier temps, et éventuellement, de répondre conjointement à des appels d'offre européens; - la reconnaissance commune d'une méthodologie de production de ruches destinées à la commercialisation (une telle méthodologie existe en Roumanie mais ne fait pas l'objet de promotion en vue d'en accroître la valeur ajoutée) et la mise en place d'un outil de valorisation marketing de cette méthodologie (sur ce dernier point, la France est beaucoup plus développée et peut apporter un appui en contrepartie de la méthodologie d'élevage mise en place en Roumanie); - le développement d'un réseau de testage génétique permettant de tester la génétique française dans des conditions environnementales roumaines et vice-versa, avec le développement possible de variétés génétiques conjointes nouvelles. - l'accueil d'étudiants roumains en doctorat dans le domaine de l'apiculture, avec possibilités de bourses financées par l'Ambassade de France (une autre équipe de l'INRA à Avignon, envisage actuellement d'accueillir un doctorant roumain.).
Un des outils pour favoriser la coopération pourrait consister à s'appuyer sur le programme national apicole, cofinancé par l'Union européenne. En effet, ce programme donne par exemple lieu au financement de la recherche apicole. La Roumanie n'a pas inclus la recherche dans son propre programme national apicole, par manque de consensus entre les associations. En coordonnant les thématiques de recherche entre la France et la Roumanie, il serait profitable aux deux pays, que le programme national apicole français permette par exemple de financer un chercheur roumain en Roumanie qui serait formé au sein de l'équipe de chercheurs de l'ICDA, qui disposerait de leur réseau de stations expérimentales et qui travailleraient sur des thématiques de recherche intéressant la France. Les programmes nationaux apicoles ont déjà été soumis à la Commission Europénne mais peuvent faire, le cas échéant, l'objet de modifications en cours de période.
De façon symétrique, la Roumanie pourrait utiliser son propre programme pour une action qui intéresse également la France, notamment pour développer son système de production de matériel biologique contrôlé, qui pourrait déboucher sur un cahier des charges et une organisation détaillés reconnus et éventuellement mis en oeuvre à terme par la France. Plusieurs producteurs roumains ont aussi fait part de leur intérêt de voir s'installer des producteurs français de plantes aromatiques, production pour laquelle ils manquent d'expérience. Il peut donc exister un intérêt économique bien compris de la part des deux parties dans le cadre de tels projets.
Enfin, un programme de promotion sur les produits de la ruche pourrait être mené conjointement par la France et la Roumanie et faire l'objet d'un cofinancement européen.
- Cristina Mateescu, Directeur Général - Institut de Recherche et Développement en Apiculture - Bucarest, Roumanie - Cristina.Mateescu@icdapicultura.ro - Gilles Datcharry, Conseiller près le Ministère de l'Agriculture et du Développement Rural - Bucarest, Roumanie - datcharry.agri@gmail.com