Vingt huit ans après l'obtention du premier animal génétiquement modifié, une souris géante à laquelle le gène de l'hormone de croissance du rat a été transféré, le premier animal génétiquement modifié destiné à la consommation humaine est en passe d'être autorisé par la Food and Drug Administration (FDA). Il s'agit d'une espèce de saumon dont la croissance est deux fois plus rapide que le saumon atlantique conventionnel (Salmo salar).
La société AquaBounty Technologies a développé des oeufs de saumon génétiquement modifié, sous le nom d'AquAdvantage Atlantic salmon eggs. Ces oeufs possèdent dans leur génome un gène provenant du saumon Chinook, une espèce anadrome (qui vit habituellement en mer mais remonte les cours d'eau pour pondre ses oeufs) présente dans les eaux du nord de l'océan Pacifique et qui peut atteindre 1,5 m et peser plus de 60 kg. En principe, le saumon ne synthétise pas d'hormone de croissance durant la saison froide mais, dans ce cas, cette espèce GM en produit tout au long de l'année, d'où une vitesse de croissance multipliée par deux jusqu'à atteindre la taille adulte de ce salmonidé (voir figure 1).
Cette entreprise a cherché à obtenir l'autorisation pour commercialiser ces saumons depuis près d'une décennie. Désormais, il semblerait qu'elle ait fourni la totalité des informations nécessaires pour que la FDA puisse analyser et évaluer si ce saumon est propre à la consommation, possède les mêmes qualités nutritionnelles que le saumon classique et est sans danger pour l'environnement.
Le CVM, Center for Veterinary Medicine de la FDA est en charge de l'évaluation des animaux génétiquement modifiés (GM) avant leur mise sur le marché. Un animal GM est un animal qui possède un matériel génétique altéré ou additionnel. Ce fragment d'ADN altéré ou supplémentaire, appelé ADN recombinant (ADNr) est introduit dans les animaux pour leur attribuer une caractéristique génétique désirée comme la résistance à une maladie, la production d'un médicament à usage humain ou pour accélérer leur croissance. Le CVM a développé ses propres procédures de régulation sur la base des lois existantes. L'approche du CVM se base sur une analyse des risques pour examiner les données fournies en vue d'une autorisation d'un ADNr dans un animal. Pour être autorisé, chaque animal GM est soumis à la New Animal Drug Application (NADA) qui doit démontrer la sécurité et l'efficacité du produit pour l'usage voulu. Le 15 janvier 2009, le CVM a publié la version finale de ses directives intitulées "The Regulation of Genetically Engineered Animals Containing Heritable rDNA Constructs" [1] qui s'inscrivent dans le cadre du Federal Food, Drug and Cosmetic Act (FFDCA). Celles-ci ont pour but d'aider les industriels développant des animaux GM à remplir les exigences statutaires et réglementaires de la procédure NADA.
Le Federal Food, Drug and Cosmetic Act (FFDCA) est une série de lois, adoptée en 1938 pas le Congrès, qui confère l'autorité à la FDA pour toutes les questions concernant la gestion de la sécurité des aliments, produits pharmaceutiques et cosmétiques. Rappelons que le 6 février 2009, la FDA avait autorisé la première protéine humaine produite par un animal génétiquement modifié : l'antithrombine (AT) aux Etats Unis. Celle-ci est produite dans le lait de chèvres et permet de traiter les patients souffrant de déficience héréditaire en antithrombine, un trouble rare de la coagulation sanguine.
L'autorisation de ce saumon serait la porte d'entrée pour la mise sur le marché d'autres espèces animales génétiquement modifiées comme par exemple du bétail résistant à l'encéphalopathie spongiforme bovine (maladie de la vache folle). La prochaine espèce en lisse pour une approbation future serait peut-être le "Enviropig", une lignée de porcs Yorkshire génétiquement modifiée, développée par l'université de Guelph au Canada. Ces porcs auraient la caractéristique de produire un lisier contenant moins de phosphore, grâce à la synthèse d'une enzyme, la phytase, qui permet la dégradation du phytate, une molécule possédant 6 atomes de phosphore, composé qui pourra ensuite être facilement assimilé par l'animal.
Les délais longs requis pour ces procédures d'autorisation de mise sur le marché témoignent d'une inquiétude de la part des autorités et du public sur l'innocuité des animaux GM dans le cadre d'une consommation humaine. En effet, certaines enquêtes publiques ont montré que les Américains sont plus inquiets à propos des animaux GM que les cultures GM qui sont maintenant largement répandues. En 2005, la "Pew survey on public opinion of GE animals" [2] a mis en évidence qu'environ 61% des personnes interrogées déclaraient que les aliments provenant d'animaux GM ne devraient être mis sur le marché que lorsque le gouvernement a statué sur leur sécurité et 21% affirmaient que ces aliments ne devraient pas être commercialisés quelles que soient les circonstances. De plus, en 2004, une enquête menée par la "Pew Initiative on Food and Biotechnology" [3] a permis d'établir que 81% des personnes interrogées étaient favorables au développement de cultures GM pour la production de médicaments à moindre coût, mais que seulement 49% se déclaraient favorables à l'utilisation d'animaux génétiquement modifiés pour les mêmes applications. Bien que les Américains se déclarent confiants dans les cultures GM, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir limiter l'usage des biotechnologies pour la production agricole également (voir figure 2).
Notons que ces statistiques ont été établies il y a maintenant 5 ans et que la situation en ce qui concerne la perception des OGMs a quelque peu évolué depuis. Bien qu'il faille attendre la publication des prochaines études statistiques pour statuer sur l'évolution de l'opinion publique américaine à ce sujet, il est fort envisageable que cette méfiance se renforce comme en témoigne le développement et le succès des aliments "bio" c'est à dire en particulier sans OGMs auprès des consommateurs américains.