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BE Etats-Unis 241  >>  25/03/2011

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Innovation et transfert de technologie
Hausse des dépenses de recherche dans la pharmacie américaine : fuite en avant ou transition vers un nouveau modèle de R&D ?

http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/66228.htm

Il y a un peu plus d'an nous évoquions le nouveau modèle auquel était désormais soumise la R&D pharmaceutique américaine. Nous expliquions alors que les grands groupes étaient appelés à réduire leurs dépenses de R&D tout en adoptant un mode d'organisation et de fonctionnement radicalement nouveau : réduction des capacités internes de recherche, externalisation massive des phases amont de la R&D, concentration sur les aires thérapeutiques les moins risquées, développement d'un modèle de collaboration plus ouvert (universités, petites "biotechs").

Ce nouveau modèle, dit "2.0", était très influencé par la vision financière de "Morgan Stanley" qui conditionnait une baisse de 10% des budgets de recherche à une augmentation mécanique de 5% de l'action des grands groupes pharmaceutiques. Cette analyse coïncidait aussi avec les premiers impacts des méga fusions-acquisitions de 2009 (Pfizer-Wyeth et Merck-SheringPlough) et la piètre conjoncture boursière et économique.

Mais la réalité des dépenses de recherche pharmaceutiques et la mise en oeuvre du nouveau modèle sont sans doute plus complexes que ne l'avaient prévues les analystes. De toute évidence, le passage de la recherche "intégrée" vers le modèle 2.0 prend plus de temps à s'imposer et semble précédé par une période transitoire où les grands groupes veulent encore se donner la chance d'explorer et de dépenser davantage. On en veut pour preuve l'examen des budgets des 10 plus grandes sociétés pharmaceutiques [1] qui ont toutes des intérêts scientifiques majeurs aux Etats-Unis. Le total des dépenses de recherche de ces dernières a atteint 67,41 milliards de dollars. A périmètre constant, le chiffre est le résultat d'une augmentation de 10% par rapport à 2009.

Le cas de Pfizer est intéressant parce qu'il tend à accréditer la thèse que l'année 2010 est sans doute une année intermédiaire avant que la société envisage un nouveau modèle de sa R&D. Au moment de l'acquisition de Wyeth par Pfizer, le total cumulé des budgets de recherche se montait à 10,36 milliards. Pourtant, en 2010, le chiffre a atteint 9,4 milliards, soit beaucoup plus que ne l'avait anticipé "deep blue" Pfizer [2] qui tablait au départ sur un chiffre proche de 8,29 milliards (- 20%). Ce volume de dépenses en progression vient relativiser l'impact des mesures prises au cours des deux années passées par le PDG de la société. M. Ian C. Read a en effet pris la décision de se défaire des activités de R&D dans plusieurs grandes aires thérapeutiques (allergies, urologie, maladies respiratoires) et de réduire la voilure des personnels de recherche (deux sites fermés, 1.000 emplois scientifiques détruits). Sur l'important site de Cambridge, Pfizer a choisi aussi d'abandonner ses travaux sur les oligonucléotides, la réparation tissulaire et la médecine régénérative. Ces actions se combinent avec des réductions majeures d'effectifs dans les domaines de l'oncologie, de l'inflammatoire, sans parler de la plate-forme RNAi qui est supprimée, tout comme les recherches sur les antibactéries (site du Connecticut).

De l'aveu même de Pfizer, le fonctionnement actuel de la recherche serait "en train de changer de façon dramatique" pour laisser la place à un schéma de collaboration plus ouvert [3], notamment pour les stades avancés de développement des médicaments. Mais alors comment expliquer la hausse des dépenses de recherche de Pfizer en 2010 ? Deux interprétations peuvent être avancées pour qualifier cette année de transition.

La première, c'est le scénario de la fuite en avant. Pfizer mise tout sur les quelques composés qui ont des chances raisonnables d'aboutir comme le "Crizotinib" (cancer du poumon), le "Axitinib" (cancer du rein) ou le "Bosutinib" (leucémie). Autre espoir de Pfizer, qui tend à montrer que la recherche industrielle n'est, elle-aussi, pas à l'abri d'une bonne découverte, l'anti-inflammatoire "Tasocitinib" (en phase 3). Ce dernier vient de démontrer qu'il était capable de traiter les patients atteints d'arthrite rhumatoïde. Des moyens importants sont également mis en oeuvre par Pfizer pour faire aboutir l'"Apixiban" (attaque cérébrale, avec BMS) et le "Bapineuzumab" (Alzheimer, avec J&J et Elan). Il est clair que ces six composés en phase avancée représentent les bijoux de famille...

La seconde explication est davantage liée à la mise en place du nouveau modèle de sa recherche alors que la société continue à la fois de digérer l'acquisition de Wyeth en 2009 et d'adopter des priorités qui sont loin de correspondre aux "synergies de recherche" dont parlait le PDG de Pfizer à propos de l'acquisition de la marque rouge en février 2009. Comme le reconnaissent les experts, Pfizer, frappée par une panne d'innovations ainsi qu'une frénésie d'acquisitions et alliances au cours des dernières années [4], cherche encore sa voie. Et celle qu'elle a prise en 2010 ressemble davantage à une déviation en attendant de rejoindre l'autoroute. Bref, une transition qui coûte pour l'instant plus chère que prévue. Pour l'année 2011, Pfizer annonce cependant qu'il occupera la cinquième place des dépenses de R&D parmi les 10 plus grandes sociétés pharmaceutiques (soit la position actuelle de J&J qui a dépensé 6,84 milliards en R&D en 2010).

Sur la carte des "big pharmas", si Pfizer occupe la plus grosse place dans la R&D, les autres groupes possèdent des approches différenciées, mais avec plus de succès. GSK, par exemple, soutient un modèle intégré de la recherche mais se donne cinq ans pour confirmer cette hypothèse. Pour GSK, qui a dépensé 6,09 milliards de R&D en 2010, ce modèle semble avoir du sens en ce qui a trait aux thérapies existantes dont dispose la société et qui sont insuffisamment exploitées. En 2010, GSK a également pris des options drastiques et a fait une priorité de sa réorganisation interne de la recherche (création d'unités de performance de 6 personnes qui sont responsables d'aires thérapeutiques). D'où plusieurs abandons : des aires thérapeutiques (neurosciences, dépression, douleur), du personnel de recherche (-25%) et des partenaires CROs (le nombre est passé de 30 à 2).

Autre illustration : Eli Lilly (4,88 milliards en R&D). Pour la société, le modèle intégré de la recherche est le plus adapté car il permet de capter les apports extérieurs (académiques, industriels, CROS, biotechs, etc.). Eli Lilly mise également beaucoup sur son nouveau système interne ("Chorus") qui offre la possibilité de déterminer rapidement l'intérêt pharmaceutique de composés en phase exploratoire ou pré-exploratoire, à l'instar de son anticorps "Baff" qui est passé du stade de molécule à celui de preuve de concept en 24 mois pour un coût de 6,3 millions. "Chorus" a généré une économie comprise entre 150 et 170 millions lors de l'identification de 18 composés, dont 3 sont désormais en phase de preuve de concept.

Au total, on est encore bien loin du modèle 2.0 de la R&D pharmaceutique que prédisaient les analystes de "Morgan Stanley" début 2010 [4]. L'impression qui se dégage de l'examen des rapports annuels et des activités de recherche des 10 grands groupes pharmaceutiques mondiaux est même paradoxale : comment se fait-il qu'en dépensant davantage mais en rationalisant à l'excès (abandon d'aires thérapeutiques, suppression d'emplois, alliances, externalisation, etc.), on ne voit pas émerger de meilleures perspectives et une prédictibilité accrue de la recherche pharmaceutique [5] ?

Certes la FDA impose de formidables contraintes à la pharmacie dès les phases pré- et exploratoires. Certes également les coûts de la recherche ont formidablement progressé [6]. Mais, dans l'ensemble, les analystes américains s'interrogent sur la pérennité du système actuel. C'est le cas de Rick Mullin [7] qui n'hésite pas à qualifier la période actuelle de "Do-Or-Die" [8]. L'année 2011 s'annonce décidément comme une année charnière dans la pharmacie américaine.

--

[1] Pfizer, Roche, Merck, Novartis, J&J, GSK, Sanofi-Aventis, AstraZeneca, Eli Lilly, BMS au coude à coude avec Takeda.

[2] Surnommé ainsi dans les milieux spécialisés pour refléter à la fois la couleur de son logo mais aussi la taille de ses activités.

[3] Propos de Joe Hammang, directeur chargé des politiques de recherche de Pfizer au niveau mondial.

[4] La dernière en date concerne la production d'insuline pour le marché américain par Biocon, une société indienne.

[5] Dans la plupart des sociétés pharmaceutiques, le taux de succès des composés en phase 3 est stable depuis des années : 9%.

[6] C'est ce que laissent penser les dépenses des grandes sociétés (AstraZeneca, Sanofi-Aventis, Bayer, GSK, Roche et Novartis) qui sont passées de 2 milliards en 1980 pour atteindre 43,3 milliards en 2006. En 2010, à périmètre constant, on est sans doute à plus de 50 milliards.

[7] C&EN, http://www.cen-online.org

[8] "Marche ou crève"

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Pour en savoir plus, contacts :

- [4] BE Etats-Unis 197 et 198 du 1/03/2010 "Les métamorphoses de l'industrie du médicament ou le modèle 2.0 de la R&D pharmaceutique aux Etats-Unis" : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62401.htm et http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62514.htm
- C&EN, http://www.cen-online.org

Code brève
ADIT :
66228

Source :

- "Do-or-die time" Rick Mullin Vol 89, n°8 du Chemical & Engineering News 21/02/2011 : http://pubs.acs.org/cen/coverstory/89/8908cover.html
- "The world's biggest R&D spenders" John Carroll 8/03/2011 : http://redirectix.bulletins-electroniques.com/jsdgG
- "Pfizer: The world's biggest R&D spenders" John Carroll 8/03/2011 : http://redirectix.bulletins-electroniques.com/1I7hj
- "What Technology can learn from pharma" Bobbie Johnson 9/03/2011 : http://redirectix.bulletins-electroniques.com/elgn6

Rédacteur :

Antoine Mynard, attache-inno.mst@consulfrance-boston.org

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Origine :

BE Etats-Unis numéro 241 (25/03/2011) - Ambassade de France aux Etats-Unis / ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/66228.htm
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