Le "Cleantech Forum" de San Francisco est un peu "la Mecque" des décideurs du domaine "cleantech" en Californie et par extension aux Etats-Unis. La plupart des intervenants et le public sont issus du monde des startups et de l'investissement, du capital risque plus particulièrement. Les plus grands sont là: Sequoia Capital, Kleiner Perkins, etc... Les sujets d'intérêts sont généralement centrés autour des futures opportunités de marché de la "Smart Grid", de l'efficacité énergétique, des énergies renouvelables, des LEDs et des voitures électriques.
Pour autant, lors de la dernière édition qui se tenait en mars dernier, le discours était radicalement différent : il s'agissait de réagir aux changements politiques intervenus à Washington et de se mettre en ordre de bataille pour défendre les législations favorables aux technologies propres contre les assauts de la nouvelle Chambre des représentants, désormais à dominante républicaine et donc moins sensibles aux problématiques sur le climat.
Nous étions donc témoins de la résurrection de l'esprit "rebelle" californien qui avait conduit à la défaite de la "Proposition 23" en novembre dernier, qui visait à suspendre l'application du Grenelle de l'environnement Californien [1]. Mais il est étonnant de voir cette révolution menée par des investisseurs richissimes de Californie.
Le terreau californien propice
En novembre dernier la législation phare du Gouverneur sortant Arnold Schwarzenegger, l'"Assembly Bill 32" (AB32) ou ''Global Warming Solutions Act of 2006'' [2], jouait sa survie: D'un coté un projet de vote d'initiative populaire, la "Proposition 23", financé par un lobby pétrolier en provenance du Texas proposait de suspendre l'application d'AB32 tant que le chômage en Californie serait supérieur à 5%. De l'autre la candidate républicaine pour le poste de Gouverneur promettait d'y mettre un terme dès son investiture.
Depuis le vent a tourné, la proposition 23 a échoué et le Gouverneur actuel, le démocrate Jerry Brown, est un ardent défenseur de l'économie verte. Mais le vent a aussi tourné à Washington où la chambre des représentants a changé de bord, et avec elle le vote du budget fédéral. Au programme des républicains figurent entre autres la remise en cause de bien des investissements dans l'économie verte faits par l'administration Obama comme ARPA-E [3], et le programme du DoE "Loan Guarantee Program" [4].
Le budget de la politique énergétique d'Obama en danger
=> Des réductions budgétaires drastiques
Ce que proposent les républicains n'est ni-plus ni-moins que des coupes profondes dans les financements des programmes de R&D sur les technologies propres, ainsi que l'élimination des aides et réductions d'impôts associés aux énergies renouvelables [5]. L'objectif serait de réduire à 1 milliard de dollars par an le budget que l'Administration souhaite porter à 8 milliards en 2012 pour financer la R&D dans ce domaine.
=> Le "DoE Loan Program"
Ce programme est un des outils du Gouvernement pour financer le lancement de la commercialisation de nouveaux produits technologiques à fort impact dans le domaine des technologies propres. Il s'agit de l'une des étapes les plus critiques dans la vie d'une startup : le moment où une technologie qui a fait ses preuves en laboratoire et/ou en site de démonstration doit être massivement produite et déployée. Les besoins financiers deviennent alors cruciaux, surtout que la startup a déjà consommé une partie de l'argent de ses investisseurs. Le rôle de l'Etat en tant que soutien à ce moment précis du développement de l'entreprise consiste à apporter une garantie de succès supplémentaire. Le détail du mécanisme du prêt est expliqué ici [6].
Il arrive malgré tout que certains de ces projets financés échouent, et c'est ce qui a récemment poussé un certains nombre de personnes à vouloir auditer le système d'attribution des prêts. Ainsi l'inspecteur général du DoE a trouvé que le processus de réduction des risques de ces investissements n'était pas toujours été assez documenté. Ce constat est fait alors que le programme [7] est soumis à des pressions.
Mais l'échec n'est pas inévitable, surtout quand on prend des paris risqués sur l'avenir. C'est en tout cas l'expérience du directeur du DoE "Loan Program", Jonathan Silver qui s'exprimait lui aussi au "Cleantech Forum" pour défendre son programme [8]. En effet, il vient lui-même du monde du capital risque [9].
=> Le cas Solyndra
Actuellement, le cas qui cristallise toutes les attentions est celui de Solyndra. Cette société qui était parmi les premières a avoir reçu un prêt du DoE était loin de faire l'unanimité sur ses choix technologiques. Grâce à un prêt de 535 millions de dollars du "DoE Loan Guarantee Program", Soyndra avait pu faire sortir de terre une usine où étaient fabriqués ses modules solaires tubulaires à base de cellules photovoltaïques de type couche-mince qui sont sa signature. Cette usine était conçue pour fabriquer 500MW de modules par an et employer 1.000 personnes. Mais les récents déboires de Solyndra [10] en faisait la représentante idéale d'un mauvais investissement, remettant du même coup en cause le modèle du programme financé par DoE. D'autres lauréats comme Tesla et First Solar peuvent rassurer mais certains comme A123 et Fisker n'ont pas encore fait la preuve que le modèle était à même de construire des champions des technologies propres**.
Malgré cela, il ne faut pas enterrer trop vite Solyndra: il est encore des experts pour croire à un retour au premier plan de cette société. La société a en effet récemment remporté des contrats, doublé sa production et divisé par deux ses coûts [11].
Les acteurs financiers du "cleantech" à la rescousse
Toutes ces attaques ouvertes contre les initiatives gouvernementales ont fini par soulever l'indignation de ceux mêmes qui avaient défendu ardemment les lois californiennes en faveur des technologies propres. Il faut dire que de nombreux acteurs du "cleantech" qui bénéficient de ces programmes se trouvent dans cette région. Ainsi, pour rejoindre les critiques exprimées par le secrétaire du DoE, Steven Chu [12], d'autres voix ont décidé de se faire entendre dans le cadre du "Cleantech Forum". C'est le cas de Thomas Steyer.
C'est en effet lui et l'ancien secrétaire d'état républicain George P. Shultz, qui ont décidé de raviver la flamme de la coalition qui avait mené bataille contre la Proposition 23 [13]. Leur organisation nommée "Californians for Clean Energy and Jobs" qui entend promouvoir la mise en oeuvre d'AB32 et la création d'emplois pérennes en Californie dans les technologies propres [14]. Le groupe a aussi l'intention d'avoir une influence au niveau fédéral, grâce à un trésor de guerre d'un million de dollars qui date de la campagne "No on Prop23" [15].
Bien que d'ordinaire discret, Thomas Steyer est une figure proéminente du "lobby cleantech". Milliardaire et directeur d'un fonds spéculatif ("Hedge Fund"), il a permis grâce à d'importantes donations de financer à Stanford des centre de recherche très importants comme le centre Tomkat sur les énergies renouvelables [16] dont le budget de départ s'élevait à 100 millions de dollars, ainsi que le "Steyer-Taylor Center for Energy Policy and Finance" qui doit notamment s'attaquer au problème du financement de la R&D dans les technologies propres [17] sous la houlette d'un des gourous de l'énergie, récemment exfiltré de Google [18].
Avec d'autes personnalités importantes de la Silicon Valley, tels que Vinod Khosla (célèbre VC qui investit stratégiquement dans les technologies propres) et John Denniston de "Kleiner Perkins Caufield & Byers", Thomas Steyer représente la nemesis de frères Kochs [19], fortunes pétrolières que l'on trouvaient à l'oeuvre derrière la "Prop23" et ce qui se passe actuellement à Washington [20].
Bilan
On attend maintenant de voir avec impatience comment ce lobby compte changer la donne au niveau fédéral comme il a pu le faire au niveau de l'état de Californie. Mais quand bien même l'administration Obama garderait le cap ou trouvait les moyens d'accélérer les financements de R&D, cela serait-il suffisant pour maintenir une position de leader pour les Etats-Unis sur les technologies propres? Rien n'est moins sûr.
La publication d'un classement des investissements dans ce domaine montre que les Etats-Unis se trouvent maintenant au 3ème rang derrière la Chine bien sûr mais aussi l'Allemagne [21]. Pour certains observateurs, c'est avant tout les clivages politiques autour des énergies fossiles et renouvelables et les frictions sur les sujets tels que le changement climatique qui sont responsables de ce retard sur la Chine où les décisions de l'état en la matière ne sont pas remises en cause [22]. Mais cette théorie n'est pas du tout transposable à l'Allemagne, ou le consensus sur l'utilisation des énergies propres est beaucoup plus fort en plus d'être partagé par la majorités des électeurs et de leurs représentants, ce qui est une leçon intéressante pour les Etats-Unis.
On est aussi en droit de se demander si ces investissements seront à même de générer des emplois et de favoriser la création d'usines [23]. La question des emplois est pourtant primordiale: les défenseurs des technologies propres ont compris qu'ils ne pouvaient pas jouer la carte du changement climatique avec la majorité de la population américaine qui n'en reconnaît pas la base scientifique. L'argument sécuritaire et d'indépendance énergétique vis-à-vis des pays du Golfe a lui aussi fait long feu. Il ne reste donc que l'opportunité économique pour promouvoir ces technologies, et il faut donc mettre en avant qu'elles seront à même de créer des emplois. En Californie il s'agit donc de montrer que les orientations prises par le Gouverneur précédent sont en train de les créer [24] et que le nouveau va faire passer cela à la vitesse supérieure avec des objectifs de 500.000 nouveaux emplois [25].
L'Agence Internationale pour l'Energie (AIE) vient de publier un rapport qui préconise de renforcer les investissements publics pour financer la R&D dans le domaine des énergies renouvelables [26]. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: 17 milliards de dollars auraient été investis ces 10 dernières années, à comparer aux 56 milliards engloutis dans le nucléaire et les 22 milliards dans les énergies fossiles. A cela il faut rajouter les aides à la consommation qui s'élèvent à 312 milliards en 2009 pour les énergies fossiles alors que les énergies renouvelables bénéficiaient de seulement 1/6ème de cela. L'AIE préconise notamment l'arrêt total de ces subventions. Espérons que la voix de l'organisation internationale portera jusqu'au Capitol.