Nous vous le relations dans nos précédents bulletins électroniques [1,7], la tendance actuelle au sein des grandes entreprises du secteur pharmaceutique est à l'externalisation des activités de recherche et développement. Sur le terrain, les jeunes entreprises innovantes (JEI) du secteur sont les premières bénéficiaires de cette évolution. Elles rivalisent de tactiques pour attirer l'attention des Big Pharmas afin de se voir confier certaines de leurs activités de recherche. Après une succession d'années difficiles, le nombre de contrats conclus entre JEI et grandes entreprises dans le secteur de la santé a considérablement augmenté. Confrontées aux nombreux risques liés au développement et à la commercialisation de nouveaux produits dans le secteur de la santé, les grandes entreprises ont en effet choisi de s'adapter en privilégiant un modèle de recherche fondé sur le développement de partenariats prenant des formes les plus diverses.
Dans ce contexte, chaque évènement organisé dans le secteur de la santé est l'occasion pour les JEI de mettre en avant leur offre de collaboration, de promouvoir des levées des fonds, de favoriser l'acquisition d'autres petites entreprises ou plus simplement de se vendre. Les JEI se livrent ainsi une compétition féroce pour chercher à se faire une place au soleil.
C'est par exemple le cas de Adimab LLC [2] installée au New Hampshire et dirigée par Tillman Gerngross. Interrogé par le Boston Globe, ce dernier estime que cette nouvelle tendance à l'externalisation des dépenses de recherche et développement est du pain béni pour les JEI. Des états comme le Massachusetts, où l'industrie de la santé représente une part importante de l'activité économique, pourraient profiter à plein de cette nouvelle donne. Selon la base de donnée CB Insight, dédiée à l'industrie du capital risque, les startups du secteur de la santé ont en effet capté plus de la moitié des 959 millions de dollars des financements du capital-risque dans l'état au quatrième trimestre de l'année 2011.
L'initiative de Pfizer dans le Massachusetts
L'externalisation croissante des activités de recherche et développement (R&D) des "Bigs Pharmas" oblige ces dernières à repenser leurs relations avec les JEI. L'entreprise Pfizer a ainsi récemment décidé de déplacer plusieurs de ses organismes de recherche dans la région de Boston afin de se rapprocher de l'écosystème de la région: sa nouvelle division consacrée aux maladies génétiques et aux maladies orphelines ("Orphan and Genetic diseases division") ainsi que son centre pour l'innovation thérapeutique ("Center for Therapeutics Inovation, CTI") sont venus rejoindre les divisions des neurosciences et de cardiologie déjà sur place. Avec l'ouverture du CTI, l'entreprise espère apporter une réponse concrète à une difficulté majeure à laquelle sont confrontés les entrepreneurs du domaine de la santé: le financement des JEI à un stade précoce de développement. L'idée qui préside à la création du CTI est ainsi de faciliter la rencontre entre des porteurs d'idées prometteuses et les ressources et l'expertise sur le plan commercial de Pfizer. L'ouverture du centre, dont le siège se situe dans la zone de "Longwood medical" à Boston, participe donc au soutien de l'innovation dans le domaine de la santé, et permet à Pfizer de rester en prise avec l'innovation dans le secteur, sans obliger l'entreprise à assumer à elle seule l'ensemble des risques et coûts inhérents au développement de nouveaux traitements.
Ces nouvelles collaborations viennent bouleverser les pratiques qui avaient cours jusqu'alors en matière de recherche translationnelle. En externalisant une partie de leurs activités de recherche et développement, notamment celles qui concernent les premiers stades de développement des traitements et les phases cliniques 2a, les "Big Pharmas" incitent les JEI à pousser beaucoup plus loin leurs investigations et leur ouvrent un vaste espace de liberté. Comme le souligne Mark Chalek [3], directeur du bureau de transfert de technologie du "Beth Israel Hospital", le fossé entre la recherche fondamentale et sa valorisation dans le domaine de la médecine n'est pas uniquement dû à des questions de financement, mais également à des questions de compétences. L'externalisation des recherches des "Big Pharmas" peut être une opportunité pour de nombreux scientifiques d'accompagner des projets de recherche souvent complexes jusque dans leur phase translationnelle et d'apporter dans ces projets une compétence qui peut s'avérer décisive. Elle tend également à offrir une réelle autonomie aux scientifiques, qui se retrouvent sur un véritable pied d'égalité avec leur partenaire industriel, sur les questions de propriété intellectuelle en particulier. Lors d'une entrevue au "Boston-Business journal" [3], le directeur scientifique du "Tufts Medical Center" à Boston (Université Tufts), actuellement en discussion avec le CTI pour plusieurs projets de collaboration, insiste ainsi sur le fait que le contrat entre les deux parties prévoit une clause de divorce. Elle stipule qu'en cas d'abandon d'un des projets par l'industriel, le "Tufts Medical Center" récupérerait l'intégralité des droits de propriétés intellectuelles.
Sur le plan financier, la nouvelle politique des "Big Pharmas" a des implications non négligeables: dans un contexte où les financements en provenance du "National Institute of Health" (NIH) tendent à stagner, la nouvelle politique des "Big Pharmas" offre de fait de nouvelles sources de financement pour les jeunes entreprises et les centres de recherche. En ce début d'année, le CTI s'apprête ainsi à lancer un appel à projets d'un montant de près de 20 millions de dollars.
L'initiative de Johnson & Johnson à San Diego
L'entreprise "Johnson & Johnson", autre grand nom de l'industrie pharmaceutique, s'apprête également, à l'instigation du directeur de la R&D de l'entreprise pour la côte Ouest des Etats-Unis, Diego Miralles, à lancer une nouvelle initiative en direction des JEI de la région de San Diego en Californie [4]. L'idée est de proposer à une vingtaine de jeunes pousses de s'installer dans les locaux de l'entreprise au sein du "Janssen Labs startup space" pour leur faciliter l'accès à des infrastructures et des équipements de recherche de qualité. L'objectif est que les entrepreneurs puissent se consacrer plus efficacement à leurs problématiques de recherche.
Là encore, cette nouvelle initiative de J&J participe au mouvement actuel d'externalisation de la recherche aux premiers stades de développement des traitements. L'entreprise espère bien évidemment tirer bénéfice de la présence de JEI dans ses propres locaux. De fait, si Diego Miralles assure que J&J laissera une complète latitude aux JEI installées dans le Janssen Labs startup space, il espère que leur présence permettra d'établir un réel échange entre ses chercheurs et les entrepreneurs, capable d'insuffler une nouvelle culture au sein de l'entreprise. Naturellement, J&J tire avantage de ce système: il est en position privilégiée pour collaborer avec ces JEI et éventuellement investir dans les projets.
A l'instar des collaborations mises en oeuvre au travers du CTI par Pfizer, l'initiative de J&J surprend par l'autonomie qu'elle entend laisser aux startups qui y participent. Ainsi, il est prévu que toute collaboration entre l'entreprise et les JEI s'effectue selon les mêmes termes de contrat que ceux qui sont appliqués aux collaborations extérieures: les jeunes entreprises gardent donc un véritable contrôle sur la propriété intellectuelle de leurs inventions.
Conclusion
La nouvelle stratégie des "Big Pharmas" semble annoncer des bouleversements majeurs dans la recherche et développement du secteur de la santé. L'externalisation de la recherche, surtout pour les premiers stades de développement des traitements, permet aux grandes entreprises du secteur de se dégager en partie des différents risques inhérents à ces développements, tout en offrant aux JEI du secteur de nouvelles sources de financement et une autonomie accrue. Revers de la médaille: le risque de développement reste bien présent. Il est cependant assumé en grande partie par les JEI qui travaillent au développement de nouveaux produits. Enfin, la nouvelle stratégie des "Big Pharmas" s'est accompagnée de coupes franches dans les effectifs de la R&D de ces entreprises, ce dont nous nous étions fait l'écho dans un récent bulletin électronique [1].
- [1] BE Etats-Unis 265 du 4/11/2011 : Restructuration des "big pharmas" : le Massachusetts passe entre les gouttes ! - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68080.htm - [5] BE Etats-Unis 197 du 1/03/2010 : Les métamorphoses de l'industrie du médicament ou le modèle 2.0 de la R&D pharmaceutique aux Etats-Unis: sortir de la recherche pour créer de la valeur (Partie 1/2) - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62401.htm - [6] BE Etats-Unis 198 du 5/03/2010 : Les métamorphoses de l'industrie du médicament ou le modèle 2.0 de la R&D pharmaceutique aux Etats-Unis : l'économie du modèle 2.0 de la R&D pharmaceutique et ses conséquences sur le paysage américain de la recherche (Partie 2/2) - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/62514.htm - [7] BE Etats-Unis 250 du 10/06/2011 : Les big pharmas essoufflées par leur course à la R&D s'orientent vers l'innovation ouverte - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/66991.htm - [8] BE Etats-Unis 241 du 25/03/2011: Hausse des dépenses de recherche dans la pharmacie américaine : fuite en avant ou transition vers un nouveau modèle de R&D ? - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/66228.htm