Quelle est votre ville idéale ? Et comment comparer les villes entre elles ?
La réponse à ces questions intéresse fortement les municipalités et les entreprises qui sont en charge de façonner les villes de demain. La mobilité des personnes étant plus grande que par le passé, les territoires doivent en effet être compétitifs et offrir les meilleures opportunités à leurs habitants. Cela implique donc pour les acteurs locaux de connaître leurs atouts et d'en faire la promotion.
Outre les méthodes de réflexion participative, très en vogue, de nombreux classements mettent régulièrement les zones urbaines en compétition sur différents critères. Un des plus récents aux Etats-Unis, publié par Forbes au cours du mois de mai, s'intéressait par exemple à la création d'emploi dans le domaine des hautes technologies des STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie & Mathématiques). On y découvrait avec surprise que la ville la plus dynamique dans ce secteur est aujourd'hui Seattle, alors que San Jose dans la Silicon Valley ne figure qu'en septième place [1]! Un résultat qui pourrait donner des envies d'évasion aux entrepreneurs du nord de la Californie.
La liste des critères de comparaison entre villes est infinie. Ainsi US News a-t-il recensé sur son site internet des sets de "dix premières villes" sur des sujets très divers [2]. On trouve par exemple celles qui ont le plus grand pourcentage de la population appartenant au "baby boom", celles dans lesquelles les inégalités économiques sont les moins fortes, les villes où la consommation d'énergie par habitant est la plus élevée, ou celles qui s'agrandissent le plus, celles où les dons aux partis politiques sont les plus importants, les plus dangereuses, celles où l'on a le plus de chances de trouver un travail...
Même en restreignant le champ d'étude aux performances en termes de développement durable, on trouve une grande variété de critères individuels susceptibles d'en quantifier les différentes facettes. Or l'information sur un seul élément, par exemple les émissions de CO2 par habitant ou la proportion de la surface d'une ville occupée par des parcs, risque de n'attirer l'attention que d'une certaine partie de la population. C'est pourquoi l'enjeu est de parvenir à combiner ces critères de manière intelligente pour créer un indicateur "global" satisfaisant duquel on tirera un classement pertinent.
Une multitude de critères liés au développement durable pour caractériser les villes...
Quelques exemples de classement récents de villes américaines sur différents critères liés au développement durable.
=> La plus forte production d'électricité à partir d'énergie renouvelable
L'Environmental Protection Agency (EPA) a publié en avril la liste des vingt "gouvernements locaux" dont la production d'énergie verte était la plus importante pour l'année 2011 [3]. Et surprise ! on trouve sur le podium trois villes du Texas: Houston, Austin et Dallas. En effet, 300 GWh ou plus de la consommation électrique des habitants provient d'énergie renouvelable éolienne. Si pour Houston cela ne concerne que 35% de la consommation totale, pour Austin la proportion monte à 100%. Ceci n'est certainement possible que grâce à l'utilisation de certificats verts, car l'intermittence du vent rend impossible d'assurer des électrons "verts" à chaque instant, mais l'exploit mérite quand même d'être souligné.
En comparaison, seulement 32 GWh d'électricité à partir d'énergie solaire et de biogaz (4% de la consommation totale) ont alimenté la ville San Francisco, qui finit 16ème dans ce classement.
Proportion d'énergie renouvelable décentralisée dans la consommation d'électricité Crédits : Mission Scientifique et Technologique, d'après [3]
=> Efficacité énergétique
A nouveau grâce à des chiffres de l'EPA (rapportés par GreenTech Media [4]), le classement des vingt-cinq villes qui possédaient le plus de bâtiments labélisés "efficaces en énergie" en 2010 a été établi. C'est cette fois Los Angeles qui mène la danse, suivie de Washington DC. San Francisco, troisième au classement avec 248 bâtiments qui ont obtenu l'étiquette "Energy Star", soit moitié moins que Los Angeles (510).
Les chiffres peuvent paraître dérisoires dans un pays qui compte cinq millions de bâtiments commerciaux, mais le nombre de bâtiments étiquetés Energy Star a doublé entre 2008 et 2010 et continue de croître à un rythme soutenu.
=> Transport
A New York, capitale des taxis, plusieurs applications pour smartphone ont vu le jour pour rendre le système plus intelligent, que ce soit pour trouver un taxi, le réserver ou payer [5]. De plus, le programme de bicyclettes partagées - en ce moment à l'essai - devrait compter pas moins de 10.000 vélos une fois pleinement déployé (N.B.: certains déplorent son prix élevé [6]). Enfin, comme pour récompenser cette dynamique, la cité est récemment arrivée en tête d'un classement sur les transports publics dans les villes aux Etats-Unis [7], dont l'objectif affiché est d'aider les gens qui sont à la recherche d'une nouvelle maison et les responsables de villes qui souhaitent mieux caractériser leur système de transport en vue de l'améliorer.
Des cartes illustrant les résultats sont disponibles pour vingt-cinq d'entre elles. Sur celle de San Francisco (2ème au classement), représentée ci-dessous, les zones bleues et roses indiquent par exemple de bons scores aux alentours du passage du réseau ferré souterrain et des lignes de bus du centre-ville. On retrouve les artères des réseaux ferrés dans le reste de la ville, identifiables à travers les cercles de performances plus élevés en vert et en jaune.
Carte montrant les scores de transit à l'intérieur de la ville de San Francisco (Californie) Crédits : Walkscore
Dans l'étude approfondie menée par WalkScore, qui a appliqué ses algorithmes sur un million d'emplacements situés dans les grandes villes du pays, les villes ont été classées non seulement selon l'étendue et la disponibilité des transports disponibles, mais aussi en prenant en compte la facilité d'utilisation de ces transports pour les citoyens.
1) Calcul du score "brut" en un point
Les valeurs de toutes les trajectoires de transport en commun disponibles à proximité d'un point sont additionnées. La valeur d'un itinéraire est définie par le niveau de service (fréquence par semaine) multiplié par le poids du mode de transport considéré (2 pour le transport ferré, 1,5 pour les téléphériques, ferrys et autres, 1 pour le bus) puis par un facteur prenant en compte la distance à l'arrêt le plus proche.
2) Définition de l'échelle
Les scores sont ensuite normalisés. L'échelle est logarithmique car les données varient beaucoup d'un ville à l'autre et les effets ne sont pas linéaires: par exemple, l'impact d'une ligne de bus supplémentaire dans une petite ville peut dépasser celui de l'ajout d'une dizaine de lignes à New York. Le maximum de performance a été fixé à partir des scores du centre des cinq villes des Etats-Unis où toutes les données étaient disponibles (San Francisco, Chicago, Boston, Portland et Washington DC).
Sur la base d'algorithmes similaires, Walkscore propose aussi (en version beta) un classement des meilleures villes pour se déplacer en vélo [8]. L'exemple ci-dessous montre le type d'information que peut récolter une personne cherchant un logement à Boston sur le site internet de Walkscore: l'ensemble des points de la ville accessibles en pédalant 25 minutes depuis un emplacement donné peut être visualisé en un instant.
Carte de l'accessibilité à vélo dans Boston (Massachusetts) Crédits : Walkscore [8]
En France, le site d'Isokron [9] travaille sur des concepts similaires. Ci-dessous par exemple, une vidéo montre l'évolution de la disponibilité des transports en commun dans la ville de Rennes au cours d'une journée.
Carte des transports à Rennes Crédits : Isokron [9]
... et une grande diversité dans les "agrégateurs" également
L'indice statistique composite le plus connu est sans doute l'Indice de Développement Humain. Créé en 1990, il se fonde sur trois critères majeurs : l'espérance de vie, le niveau d'éducation et le niveau de vie. Cependant, il existe bien d'autres indices similaires, comme le montre un article de 2011 publié par des chercheur indiens dans la revue Ecological Indicators [10]. Au sein de ce recensement très exhaustif, sept indices mesurent, pour les villes, si les actions qu'elles prennent sont en accord avec le développement durable (voir tableau ci-dessous). On observe que la méthode la plus couramment retenue pour prendre en compte des dizaines de critères est de les regrouper auparavant et d'attribuer des poids différents à ces sous-indices.
Les indices liés au développement durable pour les villes recensés par [10] Crédits : Mission pour la Science et la Technologie
Notons qu'en Europe, des recherches à l'institut technologique de Zürich ont mené au concept "d'espaces de solutions de durabilité pour la prise de décision". A partir de l'observation des relations systémiques entre indicateurs divers, on peut donner aux décideurs un guide concis pour prendre des décisions conformes au développement durable et leur faire prendre conscience des synergies et des contradictions dans les mesures qui sont prises [11].
=> Le "Green City Index"
Aux Etats-unis, un nouvel indice est apparu il y a presque un an lorsque Siemens a publié les résultats d'une large étude portant sur 27 centres urbains majeurs et parmi les plus peuplés de l'Amérique du Nord [12]. Le calcul du "Green City Index" repose sur 31 indicateurs, dont 16 sont dérivés de quantités mesurées et 15 sont des évaluations qualitatives des politiques environnementales, des aspirations et des ambitions des villes. Les indicateurs sont regroupés en neuf catégories : émission de CO2, énergie, utilisation du sol, bâtiments, transport, eau, déchet, qualité de l'air et gouvernance environnementale.
C'est une unité de recherche de "The Economist" qui a mis au point l'indice en collaboration avec Siemens, en s'appuyant sur des experts de l'urbanisme et sur l'expérience de publications antérieures sur les villes européennes en 2009, d'Amérique Latine en 2010 et d'Asie en 2011. D'après ses concepteurs, sa force réside dans l'étendue des informations qu'il prend en compte selon un processus transparent, cohérent et répliquable. Il doit également permettre de repérer rapidement les bonnes pratiques utilisées par les villes.
Au-delà du classement (duquel San Francisco arrive en tête !) les conclusions tirées de l'analyse de tous les critères pré-cités sont instructives. Ainsi, il apparaît que la corrélation entre la richesse et la performance environnementale est moins forte en Amérique du Nord qu'en Europe et en Asie. Cependant, les villes des Etats-Unis et du Canada parviennent mieux à impliquer le secteur privé pour parvenir au développement durable et obtiennent les meilleurs scores mondiaux en termes d'infrastructure pour l'eau et pour le recyclage. Dans la meilleure des villes sur ce point, 77% des déchets sont triés et recyclés!
La quantité de déchet par personne reste globalement plus élevée qu'en Europe, tout comme la consommation d'eau et d'énergie.
Conclusion
Le recensement des performances environnementales peut avoir un effet motivant pour les villes tout en tenant les populations au courant de ce qu'il se fait chez elles et ailleurs. Néanmoins, il ne semble pas exister de solution miracle pour caractériser la compétitivité d'une ville au niveau de son engagement pour le développement durable. Comme souvent en matière d'économie de l'environnement, le dilemme est de concilier l'utilisation d'indicateurs pertinents mais complexes et la simplicité nécessaire à une bonne communication. Le manque d'homogénéité et la multiplication des modes de comptage existants montre que, pour le moment, les villes sont encore à la recherche d'une jauge permettant de les comparer. Les journaux et magazines semblent plus enclins à créer de nouveaux indices plutôt que de poursuivre une investigation rétrospective sur plusieurs années.
Une solution alternative et peut-être plus lisible pour récompenser les villes les plus attractives, ou au moins les plus actives est le systèmes de labels. En Europe, on peut ainsi citer l'European Energy Award, rebaptisé Cit'ergies en français [13]. C'est une "preuve de bonne conduite" qui récompense pour quatre ans le processus de management de la qualité de la politique énergétique et/ou climatique d'une collectivité.