Au Royaume-Uni, l'agriculture intensive est la principale responsable du problème de la pollution diffuse de l'eau. Des mesures existent, encore trop morcelées, pour lutter contre un phénomène qui prend une ampleur préoccupante.
Cet article a été préparé par Willy Marante à partir du rapport "La problématique de la pollution diffuse de l'eau au Royaume-Uni" réalisé par Claire Mouchot et Aurélie Zeller, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France au Royaume-Uni, que nous remercions pour leur collaboration.
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L'eau est en péril. La planète chauffe. Avec l'augmentation des températures, les réserves s'amenuisent. Les déficits pluviométriques se multiplient, les activités humaines consomment davantage d'eau. Et pour aggraver la situation, la consommation d'eau douce s'accompagne de rejets d'eau polluée, pollution parfois invisible, mais qui menace les réserves. Dans ce contexte, la qualité des milieux aquatiques devient un enjeu majeur. Maîtriser la pollution est une gageure, du fait de son caractère non localisé et de la multiplicité des causes et des acteurs. Regards sur les mesures prises au Royaume-Uni, où la pollution diffuse de l'eau devient un phénomène inquiétant.
L'eau va mal au Royaume-Uni. L'agriculture intensive pratiquée depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale a sérieusement endommagé les sols. Encore aujourd'hui, le secteur agricole occupe les deux tiers de la surface du territoire national et les milieux aquatiques sont sérieusement mis à mal par cette pollution diffuse : pesticides, engrais, microorganismes et sédiments se retrouvent fréquemment dans les nappes phréatiques, fleuves, estuaires... Résultat : eutrophisation des eaux de surface, baisse de la biodiversité, risques pour la vie aquatique et la santé humaine, conséquences sociales et économiques parfois importantes.
Depuis une vingtaine d'années, des mesures nationales ont été prises pour tendre vers des pratiques agricoles moins polluantes et assurer un usage durable de l'eau douce. La directive-cadre européenne de 2000 sur l'eau (DCE) a aussi poussé dans ce sens. Elle impose aux pays membres une série d'objectifs concernant la gestion de leurs milieux aquatiques continentaux. Parmi les mesures clés, la gestion par bassin versant a été imposée dès 2004 et l'obtention d'un "bon état écologique" des eaux doit être réalisée d'ici à 2015.
L'érosion et l'agriculture en cause
Une étude récente et approfondie des milieux aquatiques britanniques par l'Agence de l'environnement britannique (Environment Agency - EA) a levé le voile sur une situation pas très propre : la proportion des milieux risquant de ne pas remplir les objectifs européens de la DCE en 2010 s'élève à 21% des rivières (en cause : les particules), 46% des rivières et 45% des eaux souterraines (nitrates), 39% des rivières, 23% des lacs et 12% des eaux souterraines (phosphates) et 19% des rivières et 22% des eaux souterraines (pesticides et produits vétérinaires).
Première responsable de la pollution diffuse, l'érosion des sols s'est intensifiée au cours des vingt dernières années, notamment en ce qui concerne les sols sableux (dans les régions d'East Anglia et des Midlands) et les sols crayeux (dans les régions d'East Anglia, des Wolds et les Southern Downs). En 2004, une étude de l'EA évaluait à 2,2 millions de tonnes, les quantités de sols emportées par l'érosion chaque année. C'est presque un cinquième des terres agricoles arables du pays. Autre coupable, les engrais. En agriculture, azote et phosphore sont utilisés à la fois sous forme minérale (engrais industriels) et organique (lisiers, fumiers), et la pollution diffuse par les engrais se fait par ruissellement de surface ou infiltration.
Sur 250 pesticides et produits vétérinaires contrôlés par l'EA sur 1 800 sites d'Angleterre et du pays de Galles, 7% ont échoué au moins une fois au test de l'Environment Quality Standard (EQS). En 2002, la majorité des échecs était due à la cyperméthrine et au diazinone, des molécules utilisées pour les bains antiparasitaires des moutons - ou sheep dip -, une particularité du Royaume-Uni. Pour les pesticides, ce sont surtout l'atrazine, le mécoprop et l'isoproturon que l'on retrouve dans l'eau à des taux supérieurs à 0,1 microgramme par litre (seuil fixé par la Drinking Water Directive).
Un état des lieux préoccupant
Dépolluer l'eau destinée à la consommation humaine coûte chaque année plus de 300 millions d'euros aux entreprises des eaux. De son côté, l'industrie de la pêche n'est pas épargnée. Les eaux côtières forment une zone de reproduction remarquablement riche pour de nombreuses espèces animales. Par ailleurs, la pollution des rivières britanniques par les particules de sol a engendré un déclin croissant des populations de saumons. En effet, les dépôts de particules au fond des cours d'eau créent une situation d'anoxie (absence d'oxygène) pour les oeufs en développement. L'industrie du tourisme également s'en ressent : la pollution diffuse peut conduire au déclassement des eaux de baignades et entraîner une baisse de la fréquentation touristique des zones touchées.
Lutter contre la pollution diffuse agricole, c'est d'abord développer des méthodes de bonnes pratiques, et donc bien comprendre les mécanismes de sa propagation. C'est aussi mettre en oeuvre des mesures incitant ou obligeant les agriculteurs à adopter ces bonnes pratiques. S'il n'existe pas de programme de recherche spécifique à l'échelle internationale, à l'échelle européenne en revanche trois programmes de recherche financés par la Commission européenne sont axés sur la pollution diffuse agricole et étroitement liés à la DCE : Water4all vise à réduire les niveaux de nitrates dans les eaux souterraines. Les partenaires du projet étaient l'Environment Agency, l'université d'East Anglia et des acteurs locaux, pour l'étude du bassin versant de la rivière Slea dans le Lincolnshire. WAgriCo (Water Protection in Cooperation with Agriculture), démarré en 2005, prévoit une coopération entre les acteurs locaux en vue de l'application de la législation sur l'eau. Ce projet ambitionne une revue des mesures agri-environnementales actuelles afin de développer des mesures plus adaptées.
Le NITRABAR project, depuis l'an dernier, étudie un moyen original de combattre la pollution par les nitrates grâce en utilisant la barrière réactive perméable (Permeable Reactive Barrier - PBR). Il s'agit d'un matériau enterré capable de stimuler la formation d'azote atmosphérique à partir des formes lessivables de cet élément. Le site de démonstration, en Irlande du Nord, regroupe plusieurs partenaires britanniques, dont les universités d'Oxford et de Belfast.
L'arme de la recherche
Au Royaume-Uni, le ministère de l'Environnement, de l'Alimentation et des Affaires rurales (Department for Environment Food and Rural Affairs - DEFRA) a la responsabilité de la politique des sols en Angleterre et l'EA celle de la protection de l'environnement en Angleterre et au pays de Galles. Le DCLG (Department for Communities and Local Government), quant à lui, est en charge de la planification des objectifs à atteindre. L'Ecosse, le pays de Galles et l'Irlande du Nord ont leurs propres administrations en charge des sols. Une unité spéciale au sein du DEFRA, entièrement consacrée à ces questions, a été créée il y a plusieurs années, conduisant à la publication d'un plan d'action pour les sols en Angleterre (Soils Action Plan for England) en 2004.
Il existe également de multiples acteurs locaux, parties prenantes de la problématique : le Farming and Wildlife Advisory Group, par exemple, est une organisation indépendante gérée par des agriculteurs, et dont l'objectif est de promouvoir les bonnes pratiques agricoles. L'organisation comporte 66 antennes locales au Royaume-Uni. Countryside Agency : agence gouvernementale financée par le DEFRA, délivre des conseils et informe grâce à 600 conseillers et experts des zones rurales. Citons encore la National Farmers' Union : organisation syndicale représentant les agriculteurs d'Angleterre et du pays de Galles ou encore ADAS, entreprise de consultance sur la politique environnementale et ses applications en zones rurales.
Plusieurs mesures sont déjà en place au Royaume-Uni, pour lutter contre la pollution diffuse de l'eau. Le programme Catchment-Sensitive Farming (agriculture intégrée à l'échelle du bassin versant), entré en vigueur en avril 2006, le programme encourage des actions précoces dans l'application de la DCE par la mise en oeuvre de bonnes pratiques agricoles par les agriculteurs. La deuxième phase du programme prévoit des subventions plafonnées à 7 300 euros, accordées aux petites ou moyennes exploitations situées dans les 40 zones prioritaires identifiées par l'EA. Budget global prévu : 7 millions d'euros. Principal programme, de mesures agri-environnementales du Royaume-Uni, facultatif et rémunéré, Environmental Stewardship (gestion environnementale) invite les agriculteurs à mettre en place des mesures de protections environnementales. Les subventions accordées atteignent en moyenne 44 euros/ha.
Concernant l'avenir, le Gouvernement britannique envisage trois mesures environnementales. D'abord, imposer ou augmenter les taxes sur les fertilisants et les pesticides, afin d'inciter les agriculteurs à n'utiliser que le strict nécessaire. La simple menace de taxer les pesticides a suffipour inciter l'industrie chimique à mettre en place la Voluntary Initiative for Pesticides, programme visant à former et conseiller les agriculteurs pour l'utilisation raisonnée de ces produits. Autre mesure envisagée, le financement d'équipements agricoles peu coûteux tels que les clôtures et abreuvoirs.
Des mesures encore trop morcelées
Enfin, la mise en place d'un système de commercialisation ou d'échange du lisier, pour réduire les épandages "sauvages". Ce type marché existe en Belgique, il pourrait être difficile à mettre en place au Royaume-Uni car les exploitations d'élevage sont généralement situées dans des régions distinctes des exploitations à productions végétales, nécessitant un transport du lisier qui pose des problèmes sanitaires.
Le système actuel de lutte contre la pollution diffuse agricole au Royaume-Uni reste complexe et morcelé. Les mesures mises en oeuvre sont souvent des "sous-ensembles" de programmes environnementaux destinés aux agriculteurs. Ainsi, par exemple, seules certaines mesures de l'Environmental Stewardship concernent la pollution diffuse agricole. Leur nombre et leur diversité rendent la tâche difficile pour les acteurs impliqués dans leur application (tel l'EA). Pour pallier ce problème, deux programmes ont été mis en place par l'EA. Le Programme de régulation intégrée pour l'agriculture (Integrated Regulation for Agriculture Programme - IRAP) doit créer une base nationale de données des agriculteurs pour améliorer l'efficacité des contrôles par les agents de l'EA. La communication entre les services de contrôle en serait améliorée avec un guichet unique pour les agriculteurs. Second programme, l'Environmental Management Systems for Farms (systèmes de gestion environnementale pour les exploitations agricoles) permet aux agriculteurs de déclarer eux-mêmes ce qu'ils produisent et leurs résultats, sans passer visite de contrôle.
Le système repose sur la confiance, réduit le temps consacré à des tâches administratives et vise à responsabiliser les agriculteurs. Si ces deux programmes semblent aller dans le bon sens, une réforme globale du système reste nécessaire afin de créer un programme environnemental unique, comportant un guide synthétique des bonnes pratiques agricoles, et le mécanisme de contrôles approprié.