Avec des moyens et institutions à la hauteur de ses ambitions, la Chine grimpe les marches du "pouvoir spatial". Et ses partenariats -avec l'Europe notamment- contribuent à accroître encore sa soif d'investir l'espace.
Cet article a été préparé par Arnaud Queyrel à partir du rapport "L'industrie et la recherche spatiales en Chine" réalisé par Lydia Roos, Matthieu Masquelier et Yannick Lannes, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France en Chine, que nous remercions pour leur collaboration.
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Focus :
Toulouse, centre névralgique de Galileo
Le 28 mars dernier naissait, à Toulouse, la société concessionnaire du futur système européen de positionnement par satellite Galileo. Le programme ("qui a pris quelque retard" précisait, ce même mois, Philippe Douste-Blazy, président du Grand Toulouse) sera donc piloté depuis cette ville. Et la pépinière toulousaine de Montaudran, spécialisée dans l'hébergement de projets liés aux radiotélécoms et à la navigation satellite, se prépare de son côté à accueillir les premiers porteurs de projets. Par l'intermédiaire de son responsable de la création d'entreprises, Pierre Papaïx, la pépinière est prête à mobiliser ses capacités et moyens aussi en faveur de porteurs chinois de projets sectoriels.
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Pour assurer sa maîtrise de l'espace et de toute l'industrie associée, la Chine dispose de très nombreuses et fortes institutions dédiées, tant civiles que militaires. Elles permettent, par des équipements les plus performants au monde, d'importantes avancées notamment en terme d'observations satellites des pollutions terrestres. Des avancées que ne font que conforter les fortes synergies avec l'Europe, comme avec Galileo.
De 1970 à 2003, la Chine a franchi un pas essentiel en matière d'industrie spatiale : du cinquième pays capable de lancer des satellites dans l'espace, elle a, trente-trois ans plus tard, gagné sa place dans le trio de nations maîtrisant les vols habités. Il s'agissait, en l'occurrence, de la mission de vingt et une heure de Liwei Yan, premier taïkonaute chinois, à bord de la navette spatiale Shenzhou 5. Plus tôt, pour marquer son accession dans le cercle des pays lanceurs de satellites, elle mettait en orbite son premier satellite Orient Rouge 1.
Une mise en orbite qui repose sur un lanceur, de la série des "Longue Marche" (LM), dérivant d'une famille de missile elle-même directement issue de la production chinoise, débutée en 1958, d'un missile russe (le R-2). Les développements successifs de ce missile ont abouti à la série LM par le franchissement, à nouveau, d'une étape technique déterminante : l'adjonction d'un troisième étage à poudre qui marque la transition des missiles vers les lanceurs.
Aujourd'hui, l'industrie et la recherche spatiale chinoise sont encore très marquées par la dualité d'applications à la fois civiles et militaires, spécialement au travers d'observations satellites. Le Gouvernement chinois renforce toutefois ses positions en faveur de la science spatiale. Objectif : lancer, pour 2010, un télescope spatial d'observation des rayons X émis par le cosmos.
Les institutions aux avant-postes
Pour encadrer ses activités spatiales, la Chine dispose de nombreuses institutions, tant civiles que miliaires, qui s'interpénètrent le plus souvent. Ainsi, comme pouvait aisément le laisser soupçonner l'importance stratégique du secteur, le Département général de l'armement chinois dirige la partie opérationnelle des activités spatiales. Ce département gère en particulier, par l'intermédiaire du China Launch and Tracking Center (CLTC), les trois centres de lancement chinois dont celui de Xichang d'où sont tirés les satellites placés en orbites géostationnaires. En outre, la Chine a annoncé dernièrement la construction d'une quatrième base de lancement sur son île la plus au sud, Hainan. La proximité de cette île avec l'équateur permettra de réduire les coûts du décollage grâce à une force centrifuge plus élevée sur cette position. Et le lanceur devrait aussi pouvoir porter une charge supplémentaire de 300 kg.
Du côté des institutions civiles, la China National Space Administration (CNSA), elle- même dépendante de la Commission Of Science Technology and Industry for National Defence (COSTIND, organisme coupole), définit spécialement la politique nationale spatiale et assure la promotion des coopérations internationales. Celles-ci s'étendent notamment à l'Amérique latine et à l'Europe. Avec la France en particulier, et spécialement avec le Centre national d'études spatiales (Cnes), les coopérations se multiplient.
La COSTIND, aussi tutélaire d'importantes universités chinoises comme l'institut technologique de Pékin et l'université polytechnique nord-occidentale à Xi'an, conduit une série de missions indiquant suffisamment la présence du militaire dans le spatial chinois puisqu'elle mène la recherche scientifique militaire et définit les règlements et standards de l'industrie militaire. Cependant - ce qui traduit bien la dualité de ses attributions -, elle intervient aussi dans les transferts technologiques vers le civil. A noter que Sun Laiyan, administrateur de la CNSA et vice-ministre de la COSTIND, a obtenu, en 1993, son doctorat à l'université Paris VI. De la COSTIND dépendent également deux autres organismes stratégiques : le China Launch and Tracking Control (CLTC), présidant aux lancements et maintiens des satellites, et le Center for Ressources Satellite Data and Applications (CRESDA) chargé, notamment, du traitement des images fournies par les satellites sino-brésiliens de télédétection (à travers le programme China- Brazil Earth Resources Satellite, CBERS).
Des institutions sur-mesure
Deux grandes institutions président très concrètement aux développements technologiques de l'industrie spatiale chinoise : il s'agit de la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) et de la China Aerospace Science and Industry Corporation (CASIC). La CASC, seule compagnie en Chine pouvant lancer des satellites commerciaux développés hors de Chine, comprend plus de cent trente institutions dont sept principales, ou "académies", de design et R&D. Parmi elles, sous tutelle de la COSTIND et de la CNSA, la China Academy of Space Technology (CAST) a la charge notamment de la R&D du secteur spatial et des équipements terrestres et lunaires. Avec ses 9.000 employés environ, et un chiffre d'affaires d'environ 700 millions d'euros (en croissance annuelle de 30%), elle fabrique 99% des véhicules spatiaux chinois. Ses moyens techniques sont à la mesure de ses ambitions : elle dispose ainsi, entre autres équipements, de la troisième plus grande chambre à vide du monde (de 22,4 m de haut pour 8 m de diamètre) et de la plus grande chambre anéchoïdale (pour des tests d'antennes) du monde.
En particulier, la CAST, cinquième académie, gère trois contrats dans le cadre de la participation chinoise au projet de positionnement par satellite européen Galileo : notamment la couverture asiatique des services Galileo et la vérification complète du système Galileo. La CAST dispose de 15 millions des 200 millions d'euros engagés par la Chine dans ce projet. Et 135 millions d'euros sont destinés à permettre le déploiement du système.
L'accord de coopération conclu avec l'Union européenne vise en tout cas, hors volet sécurité et militaire, le développement de nouveaux marchés sur le créneau du positionnement satellite. Ainsi, pour répondre au mieux aux enjeux futurs, tant commerciaux que technologiques, qu'engendra le déploiement de Galileo en Chine, celle- ci a créé la joint-venture China Galileo Industries (CGI). La CGI compte actuellement cinq partenaires majeurs dont, outre les partenaires institutionnels comme la CAST, les sociétés China Satellite Communications Corporation (Satcom) - l'un des six opérateurs de base des télécoms en Chine - et la Shanghai Galileo Company. Par ailleurs, le parc technologique de Zhongguancun, à Pékin, hébergera les activités à visées industrielles et de coordination du projet.
L'ESA au coeur de l'environnement chinois
Au début du XXIe siècle, fruit d'expériences et d'accords antérieurs entre la Chine et l'Agence spatiale européenne (ESA), la mission conjointe (ESA - Chine) Double Star embarquait huit instruments européens. La mission, toujours en cours, à laquelle contribuent des équipes françaises, consiste à explorer la magnétosphère terrestre et ses interactions avec le vent solaire. "La coopération a parfaitement fonctionné spécialement sur le plan de la connaissance réciproque des équipes et des communautés scientifiques impliquées" informe l'ESA. Tant et si bien que le projet Double Star - qui devait normalement se terminer dès décembre 2006 - se prolonge jusqu'en septembre 2007.
Par ailleurs se poursuit, jusqu'en 2008, le projet DRAGON d'observation de la terre. Ce vaste programme de recherche, piloté par l'ESA et le Centre national chinois de télédétection, vise à l'exploitation des données d'observation issues spécialement du satellite d'observations RADAR Envisat (de l'ESA) pour la Chine. Le programme permet aussi de stimuler la coopération scientifique entre l'Europe et la Chine. DRAGON, qui implique une quinzaine d'équipes issues de divers centres de recherche et d'universités de part et d'autre, travaille sur une quinzaine de thématiques différentes. En France, le projet implique douze équipes de recherche issues notamment du laboratoire d'océanographie de Villefranche-sur-Mer et du Centre d'études spatiales de la biosphère de Toulouse.
DRAGON se déploie sur trois axes : les observations terrestres, atmosphériques et océaniques. Les projets concernent notamment le suivi des couverts forestiers, des terres agricoles et de la pollution atmosphérique. A ce sujet, l'entreprise française Leosphere va équiper l'Agence de surveillance de la qualité de l'air de Pékin d'un laser-radar LIDAR d'observations atmosphériques. Cette agence sera la première au monde à utiliser ce LIDAR comme outil opérationnel de prévision de la pollution atmosphérique. Sur le plan de l'eau, DRAGON vise l'évaluation de la ressource (liée à la désertification), le suivi des inondations et l'étude de l'environnement océanique. A noter que dans le cadre de DRAGON, des séminaires de formation sur la télédétection océanique se tiendront, en Chine, en octobre 2007.
De l'imagerie océanique à Galileo
En matière de coopérations océaniques, le Cnes et la CNSA ont lancé, en octobre dernier, leur projet conjoint SWIMSAT (Surface Waves Investigation and Monitoring from Satellite). Ce projet, qui recoupe DRAGON sur son volet observations océaniques, vise à l'étude du spectre des vagues et de l'état de la mer à l'aide d'un radar spatial. La Chine a par ailleurs débuté la télédétection océanique dès 2002 avec le lancement, cette année-là, par une fusée Longue Marche LM-4B, du mini satellite géostationnaire HY-1A. Ce lancement inaugurait un programme qui prévoit la mise en orbite de cinq satellites jusqu'en 2010.
Le National Satellite Ocean Application Service (NSOAS) et la CAST assurent respectivement la maîtrise d'oeuvre et la construction de la série des HY. Le HY-1A, dévolu à la surveillance des côtes chinoises, embarque un capteur de couleur de l'eau couplé à un imageur optique moyenne résolution (250 m). Son successeur, HY-1B ou HY-2, au lancement qui était annoncé fin 2006, embarquera pour sa part un altimètre, un radiomètre ainsi qu'un réflecteur laser. Il pourrait aussi emmener d'autres instruments dont un diffusiomètre et un récepteur GPS. Le diffusiomètre, instrument météorologique actif de type RADAR, permet de mesurer la vitesse et la direction des vents au-dessus des océans. Quoi qu'il en soit, la troisième génération déjà annoncée de ces mini satellites, le HY-3, embarquerait des capteurs supplémentaires tels qu'un SAR (Synthetic Aperture Radar).
A propos du positionnement par satellite, l'ESA est responsable de la mise en oeuvre de la coopération entre l'Europe et la Chine du programme de positionnement satellite européen (concurrent du GPS) Galileo (voir "Toulouse, centre névralgique de Galileo" ci-contre). Selon l'ESA, qui fait part d'un grande demande de la part de la Chine pour ce programme, des petites sociétés chinoises montrent déjà un grand intérêt envers Galileo et attendent avec impatience la possibilité d'exploitation des signaux de la constellation de satellites formée par Galileo. Quoi qu'il en soit, ce dernier programme ne devrait pas octroyer à la Chine - aux quatre satellites du programme GPS (à utilisations duales, civile et militaire) désormais en orbite - de fréquences militaires.