Bien que ne disposant quasi d'aucune ressource en substances naturelles, Singapour est dotée de nombreux centres de recherche qui mettent l'accent sur la découverte de traitements issus de produits naturels.
Cet article a été préparé par Marilyne Oswald à partir du rapport "Aperçu de la recherche sur les substances naturelles à Singapour" réalisé par Adeline Lassaux et Antoine Mynard, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France à Singapour, que nous remercions pour sa collaboration.
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Pourvoyeuse de remèdes quand les hommes prennent le temps de l'étudier, faiseuse de maladies quand elle est malmenée, la nature est un réservoir immense de ressources biologiques. L'industrie pharmaceutique est l'une des premières bénéficiaires de la biodiversité. De nombreux principes actifs de médicaments ont été mis au point à partir de molécules naturelles. Singapour n'est pas en reste dans cette recherche de substances naturelles actives puisque de nombreuses institutions et sociétés privées installées dans la ville-Etat mettent l'accent sur la découverte de nouveaux traitements et pharmacopées issus de produits naturels.
Outre son intérêt écologique, la biodiversité présente aujourd'hui des aspects économiques importants puisqu'elle est un élément essentiel de l'activité, de la nutrition et de la santé humaines. Elle suscite à la fois des espoirs et des inquiétudes. Des espoirs car les organismes vivants représentent une source quasi inépuisable de molécules d'intérêt pour la pharmacie et l'industrie chimique qui aident quotidiennement à lutter contre les maladies ou à produire certaines substances indispensables à l'industrie.
La connaissance des substances naturelles, de leur variabilité, de leur modification spatiotemporelle est ainsi une chance pour notre avenir. La biodiversité suscite également des inquiétudes dues au rythme extraordinairement élevé de la disparition des espèces que nous connaissons aujourd'hui. En effet, considérant que moins de 10% des centaines de milliers d'espèces végétales et 1% seulement des espèces vivantes dans le milieu marin ont été étudiées pour leur composition chimique, on peut raisonnablement penser qu'il existe encore une énorme mine de diversité moléculaire à exploiter.
Forces et faiblesses de Singapour
Singapour n'est pas la mieux placée au niveau des ressources naturelles à proprement dit. En effet, la cité-Etat ne dispose quasi d'aucune ressource en substances naturelles. Singapour doit faire face aux problèmes environnementaux typiques d'une grande ville urbanisée : pression foncière conjuguée à une forte densité de population, peu d'espaces consacrés aux réserves naturelles. Ainsi, les défi s de Singapour, en matière de substances naturelles, passent par le maintien d'un centre urbain dénué de pollution et exempt de maladie vectorielle mais également par la protection des zones naturelles qui demeurent et la prévention des pollutions marines. Celles-ci sont en effet importantes compte tenu de l'intense circulation maritime dans le détroit de Malacca et à proximité du port de Singapour.
A l'inverse, Singapour présente de nombreux avantages en matière de ressources biotechnologiques. De nombreuses sociétés pharmaceutiques se sont installées dans la cité-Etat à la faveur d'incitations fi scales mais aussi en raison de l'intérêt géographique et scientifique qu'elle présente. Ainsi, des sociétés telles que Merlion Pharmaceuticals possèdent des ressources impressionnantes provenant du monde entier au niveau des substances naturelles, plantes et organismes. Singapour tente donc de compenser son manque de ressources naturelles par le développement d'une industrie pharmaceutique engagée dans la recherche de nouveaux médicaments. Cette situation est le résultat d'une politique ambitieuse de développement des sciences biomédicales soutenue depuis quinze ans.
Attirer les chercheurs pour devenir un centre d'excellence
Consciente qu'une évolution était nécessaire afin d'assurer son essor économique et face à la compétition des autres pays du Sud-Est asiatique, Singapour a décidé dès le début des années 1990 de réorienter ses activités vers une économie de savoir-faire technologique et scientifique afin de maintenir son niveau de vie et trouver une vocation régionale et internationale. La recherche est ainsi devenue une activité essentielle de l'économie de l'île. En particulier, le secteur médical (médicaments, conception de matériel médical, soins hospitaliers) et les biotechnologies qui font partis des nouveaux secteurs pour lesquels Singapour veut devenir un centre d'excellence.
Ainsi, dans le cadre du plan National Technology Plan (NTP) lancé en 1991 par le National Science and Technology Board (NSTB), la ville-Etat a conduit une politique active de recrutement de chercheurs de niveau international, incitant ces derniers à s'installer en leur offrant des responsabilités de recherche ou en leur donnant la possibilité de fonder leurs laboratoires de recherche et leurs propres programmes. L'augmentation du nombre de chercheurs internationaux a permis à Singapour d'atteindre une masse critique et de conduire des travaux de recherche susceptibles d'avoir un impact au niveau international. Elle a également eu un effet de levier sur le positionnement de la recherche à Singapour et sur sa crédibilité en matière universitaire et technologique.
Ainsi, les industriels du secteur biomédical sont de plus en plus attirés par la ville-Etat et environ cent entreprises produisent actuellement des médicaments et d'autres produits issus de l'industrie des biotechnologies. La production totale de cette filière a atteint 18 milliards de dollars de Singapour (environ 9 milliards d'euros) en 2006 (dont 80% provenant de l'industrie pharmaceutique). Mais le Gouvernement ne souhaite pas en rester là et espère générer quelques 24 milliards de dollars (12 milliards d'euros) de revenus dans ce secteur à l'horizon 2015 grâce à sa croissance qui est d'environ 10% par an. A ce jour, si l'on considère les laboratoires publiques et les compagnies privées, le nombre d'individus qui se consacrent entièrement à la recherche sur les substances naturelles est estimé à environs 200 personnes.
Des instituts et sociétés de recherches clés
Il existe cinq grands laboratoires travaillant sur les substances naturelles à Singapour (voir tableau). La plupart se trouve sur les deux nouveaux campus nouvellement créés dans le but d'inciter les compagnies occidentales à s'implanter : le Biopolis et le Science Park. Remarquons que Singapour dispose également d'une "pharmazone" de 50 hectares dédiée à la pharmacie et aux biotechnologies ainsi que d'un autre parc de 10 hectares consacré à l'agronomie.
L'université de Nanyang (NTU) possède différents laboratoires appartenant à la Division of Chemistry and Biological Chemistry qui travaillent sur la recherche sur les substances naturelles. Ils se consacrent, notamment, à la mise au point de réactions de synthèse de petites molécules mimant des produits naturels et des drogues afin de les produire en grande quantité. Plusieurs centres de recherches privés issus de grandes entreprises se situent sur le campus de Biopolis. Le Novartis Institute for Tropical Disease (NITD) s'y est installé en 2003 afin de mener des recherches sur l'identification de nouvelles molécules potentiellement actives contre la fièvre de la dengue et la tuberculose.
Moléac quant à elle a décidé de suivre une stratégie différente en tentant de combiner les apports des médecines asiatique et occidentale. Cette société pharmaceutique créée en 2002 est parvenue à identifier quelques pharmacopées prometteuses en Chine et à les convertir en médicaments occidentaux. Leur première molécule active agit sur la récupération après une attaque cérébrale. Elle est dérivée de médicaments traditionnels chinois. Comme la plupart des entreprises pharmaceutiques, Moléac centre ses recherches et son développement dans les domaines où les besoins des patients sont les plus grands. Elle a ainsi mis au point et commercialisé une méthode thérapeutique qui aide les fumeurs à mettre fin à leur assuétude.
Installé sur le Science Park, Merlion Pharmaceuticals a été créée en 2002 suite à la privatisation du Centre for Natural Product Research (CNPR) lui-même fondé en 1993. La force de Merlion Pharmaceuticals s'appuie sur l'héritage de l'importante ressource humaine du CNPR ainsi que d'une des plus grandes collections de produits naturels au monde. La collection couvre en effet 60% des produits issus des champignons connus, 86% des familles de plantes du monde et 100% des produits de bactéries fi lamenteuses pour un total d'environ 500.000 extraits. Chaque extrait est un mélange de composants qui une fois séparés correspondent à plusieurs millions de molécules à tester. Merlion Pharmaceuticals souhaite aujourd'hui procéder aux criblages des extraits uniques issus de bactéries, champignons, plantes et organismes marins du nord et du Sud-Est asiatique ainsi que d'Océanie.
En conclusion, Singapour semble bien dotée dans tous les domaines de la recherche sur les substances naturelles avec plusieurs laboratoires et sociétés privées. Il semble par contre que les laboratoires universitaires en recherche fondamentale soient encore assez récents. Ils ont pourtant de grandes chances de se développer et ainsi de pouvoir amener des nouveautés et des découvertes rapidement sur le marché.
Par contre, les sociétés privées sont bien implantées sur les différents campus et sont de ce fait des partenaires privilégiés dans cette recherche. Le dispositif présente tout de même quelques faiblesses. D'une part, la jeunesse du tissu local qui rend la mise en place de collaborations plus lente et incertaine et d'autre part, il réside une difficulté au développement sur Singapour des médicaments en tant que tels à cause du manque d'industries actives dans ce domaine précis. De plus, d'un point de vu économique, Singapour souhaite capter une partie des mouvements de délocalisation de la recherche industrielle se dirigeant vers l'Asie mais elle est ainsi exposée à la volatilité des investissements. Ces limites et ces risques n'empêchent pourtant pas Singapour de maintenir sa stratégie et sa politique d'excellence.