Le Japon fait reposer son développement économique sur la science et la technologie ; sa politique de recherche est pilotée par la Gouvernement en partenariat avec le secteur privé, qui assure près de 80% d'un effort de recherche se situant à 3,5% du PIB.
Cet article a été préparé par Chadia Mokhchane à partir du rapport "La politique de recherche au Japon" réalisé par Jean-Louis Armand et Etienne Gheeraert, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France au Japon, que nous remercions pour leur collaboration.
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Les autorités japonaises ont fait, dans les années 1990, le constat que la connaissance était devenue le moteur de la croissance de l'économie mondiale et que sa maîtrise un facteur crucial de compétitivité. Elles se sont engagées, en partenariat avec le secteur privé, à faire de l'archipel nippon une grande puissance en matière de recherche et développement. Les dépenses publiques et privées en R&D sont en croissance continue depuis 1994 et ont atteint 3,35% du PIB en 2006 (avec une répartition de 20% pour les dépenses publiques et 80% pour les dépenses privées) : il s'agit du troisième taux le plus élevé au monde, après la Suède et la Finlande.
C'est en 1995 qu'a été adoptée la loi-cadre sur la science et la technologie dont l'objectif affiché était d'amener le Japon au premier plan scientifique et technologique mondial. Le premier plan-cadre de cinq ans pour la science et la technologie a été lancé en 1995 et couvrait la période 1996-2000 : l'accent était mis sur la recherche fondamentale, la recherche universitaire et les réformes institutionnelles relatives à la propriété intellectuelle, pour des dépenses totales de 123 milliards d'euros. Le deuxième plan-cadre couvrant la période 2001-2005 a défini des domaines prioritaires de recherche et a poursuivi les réformes, notamment pour donner un nouveau statut aux universités nationales et favoriser la compétitivité de l'environnement de la recherche. Un budget de 173 milliards d'euros avait été débloqué sur cinq ans. L'objectif étant d'atteindre en 2005 le seuil des 3,4% du PIB pour les dépenses de recherche : seuls 150 milliards ont été dépensés.
Une ambition nationale affichée
Le troisième plan-cadre couvrant la période 2006-2010 va allouer 180 milliards d'euros, en mettant l'accent sur les avancées basées sur la recherche fondamentale, l'innovation, la santé, la sécurité, les ressources humaines et la nécessité de former du personnel scientifique compétent pour l'industrie et l'éducation. Ces grandes orientations sont définies par le Conseil de la politique scientifique et technologique (CSTP), un organisme interministériel qui a remplacé en janvier 2001 le Council for Science and Technology (CST), comité consultatif créé dans les années 1980.
Le CSTP est un conseil restreint présidé par le Premier ministre, qui définit la politique scientifique par des plans quinquennaux, les "plans-cadres pour la science et la technologie" (Science and Technology Basic plan).Ses membres sont le ministre du cabinet en charge de la politique de la Science et de la Technologie, les ministres de l'Education, de la Culture, des Sports, de la Science et de la Technologie (MEXT), du ministère de l'Economie, du Commerce et de l'Industrie (METI), de l'Administration publique, des Affaires intérieures, des Postes et Télécommunications (MPHPT) et de l'Environnement (MOE), du secrétaire général du Cabinet, du président du Conseil de la science et de sept représentants de l'Université et du secteur de l'industrie. Ce conseil détermine les actions que doit mener le Gouvernement en recherche fondamentale, dans les domaines identifiés comme prioritaires, la collaboration entre l'Université, l'industrie et le Gouvernement, ainsi que la réforme du système universitaire. Sept ministères, principalement le MEXT et le METI, se partagent, avec diverses agences gouvernementales, les universités, les instituts nationaux et l'industrie, le budget de recherche.
Depuis 2003, un nouveau processus d'allocation des financements de la recherche a été mis en place. Au mois de juin de chaque année, le CSTP prépare un projet de budget pour l'année suivante - l'année fiscale japonaise couvrant la période du 1er avril au 31 mars. La demande est ensuite envoyée au ministère des Finances alors que le CSTP organise des réunions consacrées aux nouveaux projets avec chaque ministère pour l'attribution d'une note : S (prioritaire), A (doit être financé), B (peut être financé) et C (à revoir). Doté de nouveaux moyens, le Japon s'est lancé dans un programme d'actions comprenant plusieurs volets.
Le Gouvernement japonais a investi en 2006 environ 30 milliards d'euros en R&D, pour une cinquantaine d'instituts nationaux, et un total de 650 universités dont 87 nationales. Cependant, au Japon, le financement public de la R&D ne représente que 20% des dépenses totales en R&D, la part de l'industrie étant de 80% (environ 120 milliards d'euros).
Le privé finance 80% de la R&D
Quatre domaines prioritaires ont été définis par le CSTP, prenant en compte les besoins sociaux du pays : les sciences de la vie, les sciences et technologies de l'information et de la communication, l'environnement, les nanotechnologies et les matériaux, ainsi que quatre domaines additionnels - l'énergie, les technologies de fabrication, les infrastructures de recherche, l'espace et l'océan. Durant ces quatre dernières années, les financements dans ces domaines ont augmenté de 8,2% alors que le budget consacré à la R&D n'augmentait que de 3,5%.
Ces domaines prioritaires sont les mêmes qu'aux Etats Unis et qu'en Europe. Le financement de la recherche se fait à travers des agences qui sont aussi des entités administratives autonomes : la Japan Science and Technology Foundation (JST), la Japan Society for the Promotion of Science (JSPS) - dépendant du MEXT - et la New Energy and Industrial Technology Development Organization (NEDO), dépendant du METI.
Des fonds spécifiques ont été dégagés pour encourager la compétition, et l'évaluation, encore balbutiante, se met en place. Les institutions publiques et les agences de financement ont été réformées pour devenir des organismes administratifs indépendants. Les sciences humaines et sociales ne disposent pas d'un budget spécifique dans le budget de la politique de recherche scientifique. Néanmoins, le programme de centres d'excellence développé par le MEXT depuis 2002, pour porter au niveau international certaines équipes de recherche par un soutien financier quinquennal, a retenu un volet sciences humaines dont les thèmes sélectionnés se rapportent à de nombreux domaines concernant l'évolution de la société et l'analyse économique.
Le budget 2007 adopté fin mars 2007 est mis en opération pour l'année fiscale 2007 (1er avril 2007 au 31 mars 2008). Le budget pour la Science et la Technologie est quasi stable par rapport à celui de 2006 (diminution de 0,1%). On note en particulier une diminution de 14% des crédits de l'agence de Défense. Il s'élève à 3 511 milliards de yens (environ 21,5 milliards d'euros) et met en avant, comme le précédent, les quatre domaines prioritaires.
Des axes de R&D au service de la politique nationale
L'augmentation de la compétitivité industrielle par la science et la technologie est devenue un des enjeux du Japon. C'est ainsi qu'une nouvelle loi a été votée en avril 2002 et que le Gouvernement a créé une association pour la propriété intellectuelle rattachée au cabinet du Premier ministre à l'instar de l'émergence de capital-risque. En 1998 a été promulguée la loi permettant la mise en place de Technology Licencing Offices (TLO) dans les universités qui sont des structures permettant le transfert de technologie. Ceci a été suivi en 1999 par la "loi sur les mesures spéciales pour la revitalisation de l'industrie", équivalent du Bayh-Dole Act américain (1980), donnant la propriété intellectuelle des inventions effectuées par les chercheurs académiques avec des fonds publics, à l'Université ou dans un institut de recherche. Ainsi a été mise en place l'idée d'un "cycle de création intellectuelle" permettant l'obtention des droits d'exploitation des technologies développées à l'Université par des compagnies privées et une contribution financière pour le développement de futurs projets de recherche grâce aux redevances ainsi engendrées. Toutefois peu de TLO sont rentables et le CASTI (Center for Advanced Science and Technology Incubation) de l'université de Tokyo est l'un des rares exemples de TLO qui ait réussi avec un profit de 78 millions de yens (472.000 euros) en 2000, provenant des royalties et des activités de conseil.
Une des principales actions du Japon a été la réforme des universités nationales, mise en place en avril 2004. Celle-ci a changé le statut des universités nationales pour les transformer en agences universitaires administratives indépendantes. Ses fondements ont été mis en place par la loi organique des universités en 1995 et ses principales caractéristiques sont un statut s'inspirant des entreprises privées, avec plus d'autonomie financière et administrative, une insertion plus importante dans le tissu économique et social et, enfin, la suppression du statut de fonctionnaire pour les personnels. Ces nouvelles universités doivent employer plus d'enseignants venant de l'industrie et de l'étranger. La gestion des ressources humaines est basée sur le mérite et les compétences. Enfin, les laboratoires et instituts de recherche sont évalués par des organismes indépendants de l'université.
Par ailleurs, la culture de transfert de technologies est nouvelle au Japon, le lien Université- industrie ayant été traditionnellement très ténu jusqu'à ces dernières années. En outre, la mise en place de jeunes pousses n'est pas facile, du fait du manque de fonds d'amorçage, publics et privés, et d'un manque de culture de prise de risque au Japon. Universités et organismes de recherche publics doivent être à la pointe de cette recherche en produisant de nouvelles découvertes. Par conséquent, le budget consacré à ce domaine est en augmentation et ces financements seront soumis à une évaluation régulière.
Dans le processus de décentralisation et de dérégulation de l'administration japonaise, la science et la technologie jouent également un rôle prioritaire pour le développement régional. Cela se fait dans un contexte de promotion du rapprochement l'Université et le monde industriel et la création de technopoles. Des aides spécifiques aux petites et moyennes entreprises seront donc mises en place pour favoriser l'éclosion de ces dernières.
Le CSTP a lancé, en 2002, les centres d'excellence devant permettre aux universités de répondre à des appels d'offres de recherche technologique dans les domaines prioritaires. L'objectif est la réalisation d'applications et leur commercialisation éventuelle à court terme. L'un des buts recherchés est de conforter les relations avec l'industrie mais également de promouvoir la collaboration entre les différents ministères. Au cours des années 2002 à 2004, 500 milliards de yen (un peu plus de 3 milliards d'euros) ont ainsi été distribués à 270 projets.
Les caractéristiques principales du système japonais sont basées sur l'ancienneté, l'emploi à vie et le consensus dans les prises de décisions. Maintenant que le Japon est dans le peloton de tête des puissances industrielles, ces principes doivent être remplacés par ceux de la compétitivité et de la créativité. Les réformes menées par le Gouvernement devraient briser certains tabous - d'une société japonaise dont l'homogénéité est autant un atout qu'un obstacle - et créer un environnement favorable à la compétition. L'ouverture à l'international constitue aussi un des facteurs importants de ces réformes.