Plusieurs rapports britanniques ont récemment pointé le manque de représentation des femmes dans les métiers de la science et de la technologie. Le Gouvernement lance des initiatives pour combler ce retard.
Cet article a été préparé par Willy Marante et Pierre Leroy, à partir du rapport "Les femmes dans la science : la situation britannique aujourd'hui" réalisé par Mariana Saad, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France au Royaume-Uni, que nous remercions pour sa collaboration.
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La place des femmes dans la science au Royaume-Uni : le thème est en vogue depuis une quinzaine d'années, outre-Manche. Rien que pour l'année 2002 pas moins de trois rapports commandés par le Gouvernement traitaient de la sous-représentation des femmes dans le domaine des sciences et de la technologie. Le nombre très faible de femmes dans la recherche et l'industrie est un paramètre crucial pour ce pays qui a choisi de centrer économie autour de la connaissance. Depuis 2005, le Gouvernement travailliste consacre des sommes importantes pour attirer les jeunes femmes vers ces domaines traditionnellement masculins. Regards sur ces initiatives.
Entre la fin des années 1990 et le milieu des années 2000, le nombre de femmes inscrites dans des cursus scientifiques universitaires est passé de presque 300.000 à plus de 485.000, ce qui représente un bond de 62%. Dès 1993, le livre blanc intitulé "Realising our potential" ("réaliser notre potentiel") mettait en relation la faiblesse relative du corps scientifique outre-Manche et la sous-représentation des femmes dans les domaine des sciences, sciences de l'ingénieur et technologie. Aujourd'hui, le manque de femmes, identifié comme un problème économique devient une priorité politique au Royaume-Uni. En 2004, dans les premiers cycles scientifiques britanniques, on dénombrait 37 500 étudiantes contre 94 500 étudiants. Après l'université, 80.000 femmes travaillaient dans des domaines scientifiques, contre 400.000 hommes. Si les femmes représentent encore 36% des effectifs dans les premières années du cursus universitaire, elles ne sont toutefois que 20% à occuper un emploi dans le domaine scientifique.
Un problème économique devenu priorité politique
Le Gouvernement britannique est parti d'un constat : le pays a besoin de scientifiques pour bâtir une économie forte autour du savoir et l'investissement en matière scientifique porté sur les femmes est à pure perte, si ces dernières ne poursuivent pas leur carrière dans les sciences au-delà du diplôme. Partant de là, l'administration s'est fixé des objectifs qui, depuis une quinzaine d'années, restent constants malgré des changements de gouvernements. Ces objectifs, définis à la suite de la publication du livre blanc "Realising our potential" et du rapport "Rising Tide", ("marée montante") présentait quatorze recommandations pour améliorer la place des femmes dans la science.
Il s'agit pour l'administration de créer les conditions pour que les femmes soient à égalité avec les hommes dans les domaines de l'éducation, de l'emploi et de la recherche scientifique, et qu'elles participent au même niveau que les collègues masculins aux décisions en matières de politiques scientifiques et à la mise en place de ces politiques.
Autre priorité : s'assurer que l'économie de la connaissance voulue par le Gouvernement puisse bénéficier de tous les talents de la population et que les femmes soient à même de bénéficier de l'ensemble des opportunités ainsi offertes.
L'arrivée de Tony Blair au pouvoir a vu les rapports sur le sujet se multiplier, sur la nécessité de promouvoir la place des femmes dans les sciences. En 2000, le livre blanc sur la science et l'innovation soulignait que les femmes représentaient une force inexploitée et qu'il était crucial pour le pays et sa bonne santé économique, que les femmes se tournent vers les sciences et qu'elles aient les moyens de poursuivre leurs carrières dans ces domaines. Ce rapport a fixé des objectifs ambitieux pour le Gouvernement de Tony Blair. Ainsi, jusqu'alors, le rapport "Rising Tide" de 1993 misait sur une participation de 25% de femmes dans les sciences, sciences de l'ingénieur et technologies SET (Science, Engineering & Technology) pour l'an 2000. Le livre blanc de 2000 pousse ce chiffre jusqu'à 40% pour 2004. Un objectif presque atteint pour le nombre d'étudiantes en premier cycle, mais le chiffre est loin de la cible lorsqu'on considère le nombre de femmes occupant un emploi dans le secteur scientifique.
Des rapports sans équivoques
En 2002, trois nouveaux rapports sont venus mettre en évidence les insuffisances. Le premier intitulé "Obtenir le plus grand nombre de reprises de carrières dans les sciences, sciences de l'ingénieur et technologies" traitait du retour à l'emploi après interruption de carrière, événement repéré comme une des difficultés majeures rencontrées par les femmes scientifiques après enfantement. Ainsi, près de 50.000 femmes ayant des diplômes scientifiques étaient inactives, en l'an 2000. Environ 24.000 femmes diplômées en sciences avaient repris un emploi cette année-là, mais seulement un tiers d'entre elles étaient retournées dans le domaine scientifique. Enfin, le rapport estimait que sur la période 1992-2000 le nombre global des femmes au Royaume-Uni avait cru de 200.000, alors que le nombre des femmes travaillant dans le domaine de la science et de la technologie n'avait crû que de 50.000.
En 2002 toujours, le rapport de sir Gareth Robert traitait de la formation des ingénieurs et des scientifiques, recommandant fortement d'insister sur l'éducation des filles. En effet, au-delà de l'âge de seize ans, par exemple, la proportion de filles qui étudient les mathématiques et la physique diminue drastiquement et cet écart se creuse jusqu'à la fin des études supérieures. Pour les auteurs du rapport, la désaffection des jeunes filles pour la filière scientifique est une des causes du déficit en ingénieurs et scientifiques femmes.
En novembre 2002, la baronne Greenfield, professeur de pharmacologie à l'université d'Oxford rend public son rapport intitulé "SET Fair" ("égalité dans les sciences, sciences de l'ingénieur et la technologie"). Ce rapport commandé par le Gouvernement fait un nouvel état des lieux des obstacles aux carrières féminines dans le domaine scientifique. Il insiste sur trois périodes différentes de la vie : les premières années (formation et début de carrière), le milieu de carrière, et les postes de direction. Le but de "SET Fair" est avant tout de proposer des solutions. Le rapport recommande notamment la création d'un centre consacré à la question des femmes dans la science, pour centraliser l'ensemble des connaissances sur le domaine et mener des opérations de lobbying efficace auprès des média, des employeurs et des politiques. Il recommande aussi la mise en place d'un programme de retour à l'emploi avec une remise à niveau en partenariat avec les universités.
La baronne Greenfield, dans son rapport, préconise également de mettre la diversité au premier plan et d'en faire un des éléments de mesure de l'excellence en recherche et développement. Autre mesure : un programme incitatif à l'égard des employeurs pour soutenir les femmes qui choisissent de travailler à mi-temps.
Un centre pour promouvoir les femmes dans les sciences
A la suite du rapport Greenfield et des rapports précédents, le Gouvernement britannique a publié un document "réponse" intitulé "Une stratégie pour les femmes dans les sciences, sciences de l'ingénieur et technologies". La ministre du Commerce et de l'Industrie d'alors, Mme Patricia Hewitt, a souligné qu'en tant que plus important employeur de scientifiques et d'ingénieurs et principal financeur de l'éducation et de la recherche, le Gouvernement avait un rôle particulier à jouer pour la promotion des femmes.
En septembre 2004, le ministère de l'Industrie et du Commerce DTI (Department of Trade and Industry) a officiellement ouvert le "UK Resource Centre for women in Science, Engineering and Technologies". Les principales missions de cet établissement sont d'informer sur les politiques et les pratiques en matière d'égalité entre hommes et femmes et de financer des initiatives favorisant l'augmentation du nombre de femmes dans les carrières scientifiques. Ce centre rassemble également l'information disponible avec, notamment, une base de statistiques et une bibliographie très complètes. Il est dirigé par un consortium qui comprend les universités de Cambridge, Oxford, l'Open University, Bradford College, et la Queen Mary University of London. Etabli à Bradford dans le Yorkshire, ce centre a ouvert des bureaux au Pays de Galles et dans le Sud-Est de l'Angleterre où de nombreuses entreprises, notamment à caractère industriel, sont installées.
Le programme du centre est assez complet, depuis l'établissement d'un fichier qui permette d'identifier les "bons" employeurs, ceux qui servent la cause, jusqu'au soutien financier de femmes qui souhaitent reprendre une carrière scientifique. La production d'outils concrets, telle qu'une base de données des femmes expertes en matières de sciences et de technologies, ou encore la production de statistiques hommes-femmes pour le pays, est également au coeur de la politique de ce centre qui est venu remplacer une structure datant de 1995. En revanche, ce nouveau centre dispose de fonds nettement supérieurs, de l'ordre de 2,7 millions d'euros par an, et en constante augmentation. Ces ressources lui permettent notamment de soutenir des initiatives nouvelles telles que des réseaux de mères de familles avec une formation scientifique et qui interviennent dans les écoles dans des cours de sciences, ou encore le financement de projets artistiques traitant des femmes et de la science (documentaires, exposition, photographies...).
L'argent du UK Resource Centre for Women in Science, Engineering and Technologies est également utilisé pour susciter des vocations scientifiques au travers de WISE (Women in Science, Engineering and Construction) qui, depuis 1984, promeut une image attrayante des sciences auprès des jeunes filles. Enfin, mission importante que celle du lobbying. Influencer les politiques en matière de recrutement de femmes scientifiques en soutenant l'Athena Swan Charter, une charte qui regroupe les universités et instituts de recherche engagés à aider et promouvoir les carrières des femmes en leurs seins.
Les recherches récentes sur la situation des femmes britanniques montrent que si les politiques d'accompagnement sont nécessaires notamment à l'école et en début de carrière, elles ne peuvent, seules, combler la différence avec la situation des hommes dans les métiers scientifiques. Trois auteurs de la revue Equal Opportunities International, D.M. Wilson- Kovacs, M. Ryan et A. Haslam avancent le concept de "glass cliff" - ou falaise de verre -, guettant les femmes qui atteignent les plus hauts échelons dans les pyramides des métiers technologiques et scientifiques. Cette falaise, c'est le sentiment qu'éprouvent de nombreuses femmes cadres qui se voient confier des missions impossibles à mettre en oeuvre, moyen déguisé de bloquer leur ascension dans les entreprises. Dans l'univers de l'informatique et des télécoms, par exemple, elles représentent seulement 20% des emplois et 15% des cadres.
Selon ces trois auteurs, peu de femmes aujourd'hui dans des postes de direction ont rencontré le "plafond de verre", obstacle invisible et solide, interdisant l'accès aux postes les plus haut placés. Beaucoup de femmes, au contraire, sont soutenues en début de carrière par des collègues hommes, qui les aident à obtenir des postes importants.
Par contre, la "falaise de verre" survient souvent à un moment où elles ne peuvent plus évoluer. Non pas du fait que leur hiérarchie, de façon silencieuse, ne se préoccupe pas de leur promotion, mais plutôt du fait que leurs supérieurs directs font tout pour leur rendre la tâche impossible : modification incessante des objectifs, propositions et projets refusés... De nombreuses études mettent en avant l'importance des réseaux masculins dans la réussite professionnelle des hommes britanniques.
Des bâtons dans les roues
Pour nourrir son modèle économique fondé sur la connaissance, le Royaume-Uni devra faire émerger une parité entre les hommes et les femmes dans le domaine des sciences, des sciences de l'ingénieur et des technologies. Les initiatives tournées vers les femmes se multiplient depuis quelques années. Comme dans le Nord-Est de l'Angleterre, région pourtant sinistrée d'un point de vue industriel : la création d'une catégorie "Femmes dans l'innovation" au sein du concours régional lié à la créativité scientifique a permis de quadrupler le nombre de candidates et d'obtenir la parité.
Le milieu universitaire, poumon de potentiels pour la science au féminin, souffre encore trop souvent d'inégalités persistantes. Ainsi, si le nombre de femmes professeurs a certes fortement augmenté, elles ne représentent qu'un professeur sur quatre et n'occupent que 6% des postes les plus élevés dans la hiérarchie universitaire.
C'est aussi un changement dans ces creusets de la science et en proposant des "role models" féminins aux jeunes étudiantes britanniques que le Gouvernement pourra inverser la tendance.
Le point sur :
Et en France ?
Première femme à recevoir le prix Nobel, première femme titulaire d'une chaire à la Sorbonne, première femme élue à l'académie de médecine... et actuellement la seule femme honorée au Panthéon pour son travail, Marie Curie (1867-1934) est en France l'une des figures emblématiques de la place des femmes dans les sciences. En mettant sur pied, en 2001, une mission pour la place des femmes au CNRS (http://www.cnrs.fr/mpdf), l'organisme de recherche a voulu se doter d'une structure opérationelle visant à atteindre un meilleur équilibre entre les femmes et les hommes.