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Technologies Internationales 145  >>  17/06/2008

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Technologies audiovisuelles

Le cinéma numérique cherche son modèle économique

http://www.bulletins-electroniques.com/ti/145_01.htm

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Le cinéma numérique est né en 1999. Son réel développement commercial date de 2006. Les coûts d'investissement dans les nouveaux matériels, projecteurs et serveurs, sont élevés mais des films sont déjà distribués. Un modèle économique à trouver.

Cet article a été rédigé par Patrick Henry, responsable IE d'iconoval, le pôle image Alsace.

Focus :

Recommandations techniques et normes sont déjà établies

En juin 2005, la DCI (Digital Cinema Initiative), qui regroupe 7 studios hollywoodiens (Disney, Fox, MGM, Paramount, Sony, Universal et Warner), a établi des spécifications techniques dont les principales sont :
- une définition de l'image de 2K (1080 x 2048 pixels, norme liée à la projection, affichant 68 milliards de couleurs) ;
- une norme de compression (JPEG 2000, liée aux serveurs de stockage) ;
- des précisions concernant la sécurité (cryptage, clés de lecture, filigrane électronique...). Ces spécifications ont été mises à jour en mars 2008.
L'Afnor a établi une norme - en collaboration avec le Centre national de la cinématographie (CNC) et la Commission supérieure technique de l'image et du son (CST) - qui en reprend les deux premiers points en parfaite compatibilité, mais pas la troisième partie, liée à la sécurité.

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Le cinéma numérique est né en 1999, mais son réel développement commercial date de 2006. En 2008, en France, à peine 50 cinémas disposent d'écrans numériques. Les coûts d'investissement dans les nouveaux matériels, projecteurs et serveurs, ne sont pas étrangers à ce phénomène, car des films sont déjà distribués (30 en France en 2007). Les coûts de fabrication et surtout de duplication d'un film numérique sont nettement moins élevés que ceux d'un film en 35 mm, sans parler des avantages techniques que cela procure. Mais ces gains se trouvent du côté du producteur et du distributeur, alors que c'est l'exploitant qui doit subir les coûts d'investissements. Un modèle économique est à trouver, et il dépend de nombreux paramètres, y compris socioculturels.


En 1999, deux évènements concrétisent la naissance du cinéma numérique : aux Etats-Unis, "Star Wars" est projeté à partir d'un prototype de projecteur numérique et, au Royaume-Uni, "Chicken Run", des studios Aardman Animations, fait l'objet d'un intermédiaire numérique dans son intégralité. Cinq ans plus tard, en 2004, 150 écrans sont numériques dans le monde (moins de un pour mille) et déjà 150 films font l'objet du procédé d'intermédiaire numérique. C'est en 2006 que le cinéma numérique prend son essor, surtout et d'abord aux Etats-Unis où 2.000 salles sont équipées en numérique cette année-là alors que seulement 500 salles l'avaient été jusqu'ici et où la moitié de la production hollywoodienne utilise le procédé d'intermédiaire numérique. En Europe, seules 530 salles sont équipées à cette même date et tout juste 350 en Asie. La progression est ensuite très forte puisque un an plus tard, début 2008, 4 600 salles étaient équipées aux Etats-Unis, 830 en Europe et 800 environ en Asie.

Durant ces trois années, la part mondiale des films numériques a été multipliée par dix, passant de 0,3% en 2004 à 3% en 2007. Plus de 5 800 salles sont déjà équipées (5%) à cette date. Il est prévu qu'en 2012 la moitié des films soient numériques. Devant un tel engouement et des courbes de croissance aussi vertigineuses (+ 211% de salles équipées dans le monde entre 2006 et 2007), il convient de disposer de données économiques fiables pour décider d'une stratégie à adopter, car les investissements sont très lourds pour l'équipement des salles et les modèles économiques ne semblent pas tous parfaits aujourd'hui, ni exploitables in extenso n'importe où dans le monde. (Voir "Recommandations techniques et normes sont déjà établies" ci-contre).

Une technique innovante, supérieure au cinéma traditionnel à tous points de vue

Pour bien comprendre le modèle économique, il convient de se pencher sur la réalisation technique d'un film numérique, et notamment de la comparer à celle d'un film "classique" en 35 mm. La technologie du cinéma numérique est bien sûr le fruit des dernières avancées technologiques, notamment dans les TIC : scanners d'images de haute résolution, compression des images numériques, archivage et transfert de données en grandes quantité à vitesse élevée, projection numérique, le tout avec d'assez substantiels gains de coûts, de temps et de productivité par rapport au 35 mm.

Si le film a été tourné en argentique (encore 75% des films aujourd'hui), il est scanné pour obtenir une copie numérique, puis on passe directement au montage numérique. On dispose alors du master numérique ou Digital Source Master (DSM). Intérêt : enregistrements de plus longue durée lors du tournage (50 minutes contre 11 en argentique) ; accès immédiat aux rushes ; flexibilité des opérations ; montage sans manipulations, plus facile et moins risqué que le montage traditionnel. La postproduction permet ensuite d'y incorporer d'éventuelles images de synthèse et le film est ensuite étalonné numériquement (réglages des couleurs et des contrastes). On dispose alors d'un nouveau master nommé DCDM (Digital Cinema Distribution Master), très proche de ce qui sera projeté au public. Il n'est plus utile de réaliser un internégatif et encore moins de le faire refaire au bout de 500 copies environ, le nombre de copies de l'original étant illimité et d'un coût compris entre 150 et 300 euros, suivant le nombre de copies, pour 600 à 2.000 euros en 35 mm.

Il restera à le crypter pour le protéger commercialement et à le compresser pour en limiter la taille en vue de son transfert électronique. Cette copie finale, nommée DCP (Digital Cinema Package), sera celle qui sera envoyée aux exploitants. C'est le serveur de ces derniers qui en assurera le stockage et alimentera directement leur projecteur numérique. Cette copie peut être transmise électroniquement (satellite ou ADSL) ou par l'intermédiaire d'un disque dur. Sa taille est de l'ordre de 1 à 2 téraoctets, l'équivalent de 2.000 CD ; mais, même transférée sur un disque dur (pesant quelques centaines de grammes), il n'y a aucune comparaison possible avec les bobines 35 mm, lourdes, difficiles à manipuler, d'une durée de vie finie et coûteuses à transporter.

La distribution s'étoffe, les salles s'équipent

En France, 30 films ont été distribués en 2007, soit plus que le total des 3 années précédentes puisqu'il y en a eu 11 en 2006, 14 en 2005 et 2 en 2004. La majorité de ces 30 films (18) étaient en provenance des studios hollywoodiens. En ce qui concerne les écrans numériques, on comptait en France, en juin 2008, 128 salles réparties dans 48 établissements. C'est dans l'Ouest que le cinéma numérique est le mieux représenté. Le troisième exploitant français, CGR (Circuit Georges Raymond), qui a fait équiper le premier multiplexe français entièrement numérique à la Rochelle (12 salles), prévoyait l'installation de 100 autres salles d'ici à juillet 2008. A terme (deux ans), les 400 salles de l'exploitant devraient être équipées. Bien que la plupart des grands acteurs restent discrets dans le monde hors Etats-Unis, une étude Dodona Research table sur un parc mondial dépassant celui du 35 mm en 2013.

Les Etats-Unis disposent, eux, de 4 600 écrans numériques sur un total de 39.000 écrans. La société AccessIT, qui a déjà converti 3 700 salles dans le pays, a obtenu en mars 2008 un contrat avec les studios hollywoodiens pour en convertir 6.000 nouvelles d'ici à trois ans, ce qui porterait le total à 10.000 d'ici là, soit le quart du parc nord-américain.
En France, CGR sera équipé par le britannique Arts Alliance Media (AAM) qui en assure le financement initial. AAM équipera 400 salles pour CGR et sera ensuite remboursé par le distributeur et l'exploitant. AAM distribue Fox, Universal, Paramount, Sony et Disney en numérique en Europe, on pourrait donc craindre une programmation "cadrée" ; mais, selon le Centre national de la cinématographie (CNC), l'accord conclu entre les deux parties garantit la liberté de programmation de CGR.

Un modèle économique qui fait appel à un tiers opérateur

En Grande-Bretagne, AAM a déjà équipé plus de 200 écrans, dans le cadre du projet d'équipement de salles Digital Screen Network, financé par le UK Film Council avec l'argent du loto. Pour cette intervention de l'Etat, limitée, les films choisis sont des films dits "spécialisés" (films sous-titrés, documentaires, films du patrimoine, films anglo-américains de création jugés difficiles...). Le modèle économique se base sur un tiers opérateur (ici AAM) qui doit d'abord convaincre les distributeurs d'investir dans la transformation au numérique. Il doit ensuite mobiliser des capitaux qui lui permettront d'acquérir les équipements nécessaires à cette transformation pour le compte des exploitants. Les exploitants contribuent pour 20 à 30% du coût de l'équipement à cette opération volontariste de soutien à certaines productions.

L'équipement d'une salle coûte entre 100.000 et 150.000 euros, peut-être moins si le nombre de salles à installer est très élevé. La production et la duplication de films en 35 mm coûtent, elles, 600 à 700 millions de dollars aux studios américains. De là à penser que la diminution drastique de ces frais de fabrication / duplication (par l'emploi du numérique) vient à combler l'investissement nécessaire à la numérisation des salles, il n'y a qu'un pas, franchi par le système américain du VPF (virtual print fee, coût d'une copie virtuelle).

Aux Etats-Unis, les studios, les distributeurs et d'autres fournisseurs de contenus s'engagent à payer aux exploitants cette taxe pour copie virtuelle lorsque leurs films sont diffusés. Le Cinema Buying Group, qui réunit 8.000 écrans indépendants du continent nord-américain, a choisi en avril 2008 AccessIT comme tiers opérateur pour mettre en oeuvre et coordonner ce système : il apporte d'abord les sommes nécessaires aux investissements d'équipements, il garantit ensuite la qualité et les spécifications du matériel installé, enfin il encaisse la taxe et l'affecte au remboursement des sommes investies. Ainsi, pour l'opération, citée plus haut, d'installation de 6.000 nouvelles salles, les studios américains se sont engagés à payer des frais de copies virtuelles pendant dix ans à compter de la date d'installation des équipements de projection numérique (projecteurs et serveurs).


En Europe, le programme Media propose une aide de 15 à 20 euros par séance numérique (plafonnée à 7 500 euros par complexe) aux écrans du réseau Europa cinémas (1 560 écrans). D'autres salles pourraient bénéficier de la même aide, à condition de programmer un certain taux de films européens (ce que fait le réseau Europa cinémas). A l'instar de la Grande-Bretagne, il s'agit là plutôt d'une aide à la programmation de films européens.

En France, le CNC a créé un groupe de travail en septembre 2007, présidé par Philippe Levrier et regroupant, outre le CNC, des acteurs de la production et de la distribution cinématographiques, dont la mission est d'examiner les conditions économiques de financement de l'introduction de la projection numérique. Développant un outil spécifique de simulation économique à cet effet, il a esquissé plusieurs scénarios. Dans son rapport d'avril 2008, ce groupe "ne favorise aucun modèle économique ni aucun scénario pour l'introduction de la projection numérique en salles". Les raisons en sont diverses : difficultés de prise en compte de la phase de transition, durant laquelle les deux techniques (35 mm et numérique) cohabiteront ; capacités techniques insuffisantes des serveurs actuellement sur le marché dans certaines configurations ; remplacement de l'écran dans certaines conditions seulement (ancienneté ou taille) ; difficultés à chiffrer raisonnablement les coûts de transport, de stockage et de vérification des copies.

Au bout du compte aucun des quinze modèles de contribution des distributeurs ne s'est avéré intéressant. Ils sont en fait très dépendants de la programmation, de l'activité ou du nombre d'écrans à installer chez l'exploitant. Le rapport préconise, parmi différents financements complémentaires indispensables à la réussite de l'opération : l'intervention du CNC, celle des collectivités locales et des aides européennes.

Jusque là, le principe américain du VPF a déjà été repris en France par AAM (déjà cité), Ymagis (seule société française du marché) et le Belge XDC (qui équipe le festival de Cannes), tous trois partenaires de la numérisation des écrans français. Ce modèle se développe par ailleurs fortement dans le reste de l'Europe.

Exploitants : à la recherche de nouvelles recettes

Les nouvelles recettes, indispensables du côté des exploitants pour absorber les surcoûts, peuvent provenir de l'intérêt des spectateurs pour cette qualité de projection (suivi en principe d'une plus grande fréquentation) ou de la hausse tarifaire que les spectateurs accepteraient pour cette technique ; cela reste cependant à prouver, les enquêtes de satisfaction à ce sujet et les mesures de fréquentation n'étant aujourd'hui encore ni claires ni convaincantes.

Une source plus certaine de recettes nouvelles concerne les contenus alternatifs (publicités, films d'entreprise, films ou évènements sportifs, spectacles filmés, formats spécifiques tels les sous-titrages pour sourds ou dans des langues rares...). Aux Etats-Unis, les salles équipées en numérique ont déjà diffusé cinq fois plus de contenus alternatifs que de films numériques ! Mais le salut pourrait finalement venir du cinéma en relief (improprement appelé "3D"). En effet, les premières projections de films en relief aux Etats-Unis sont un véritable succès : malgré un prix des places plus élevés de 4 à 5 dollars, le nombre d'entrées est multiplié par 2,5 ou 3. L'expérience est réellement nouvelle pour le spectateur et il ne peut la vivre chez lui, du moins pas encore ou pas dans d'aussi belles conditions ; mais attention : les écrans de télévision en relief arrivent sur le marché. Il est d'autre part quasi impossible de pirater cette technique, ce qui capte encore mieux la clientèle.

Ce phénomène, véritable surprise pour les économistes et la DCI, pourrait bien accentuer le passage à la numérisation des écrans. La numérisation est en effet indispensable à la projection en relief et la modification que le relief entraîne représente un relatif faible coût au regard de celui d'une installation numérique "normale". Un responsable de Disney imagine en conséquence 20.000 écrans numériques aux Etats-Unis en 2010, dont 4 à 5.000 en relief (il y en a déjà 1.000 aujourd'hui) et une étude en attend 5.000 dans le monde à cette date. Disney prévoit d'ailleurs de sortir tous ses films d'animation en 3D dès 2008, tout comme DreamWorks en 2009. Une liste de 10 films (Pixar ou Disney) est déjà établie qui sortiront entre 2008 et 2012.

A Nantes, un multiplexe dispose d'un système de diffusion 3D depuis mi 2007 avec lunettes actives, installé par XDC. L'avenir du modèle économique pour le cinéma numérique pourrait donc bien passer par le relief, même s'il est clair que tous les publics n'y sont pas réceptifs, notamment la clientèle "Art et Essai".

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Pour en savoir plus :

- Adieu à la pellicule, les enjeux de la projection numérique, Daniel Goudineau, CNC, août 2006
- Digital Cinema System Specification, version 1.2, mars 2008, Digital Cinema Initiative
- CNC, http://www.cnc.fr
- CST, http://www.cst.fr
- DCI, http://www.dcimovies.com
- manice, http://www.manice.org
- Europa cinemas, http://www.europa-cinemas.org
- IP-Racine, http://www.ipracine.org
- EDCine portal, http://www.edcine.org
- Portail digital cinema, http://www.digital-cinema.org

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Origine : Technologies Internationales 145 (17/06/2008 ) - ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/ti/145_01.htm
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