Hong Kong a acquis une capacité d'expertise sur la grippe aviaire qui fait de ses laboratoires des lieux d'excellence pour la recherche sur le virus et de ses chercheurs, des consultants privilégiés pour l'OMS.
Cet article a été préparé par Gaëlle Degrez, à partir du rapport "Dispositif mis en place à Hong Kong pour lutter contre une pandémie de grippe aviaire" réalisé par Frédéric Keck, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France en Chine (consulat de France à Hong Kong et Macao), que nous remercions pour sa collaboration.
Télécharger ce rapport en version pdf (gratuit)>>
Focus :
Crise et prise de conscience
Les effets des deux crises sanitaires - grippe aviaire puis Sras - sur la société hongkongaise ont été profonds. Ils n'ont pas seulement suscité des réactions de panique et de stigmatisation, ils ont aussi permis d'instaurer une véritable vigilance de toute la population sur les questions de sécurité, qui étaient toujours restées au second plan dans cette société libérale. Les personnes qui se sentent grippées portent un masque, tousser dans l'espace public est considéré comme une grave offense et chacun est encouragé à se laver les mains régulièrement. Ces crises ont ainsi formé une identité hongkongaise autour de la nécessité de prendre en charge par soi-même les questions de santé publique et de sécurité sanitaire.
Glossaire :
[1] Epizootie : maladie frappant, dans une région plus ou moins vaste, une espèce animale ou un groupe d'espèces dans son ensemble. Si l'épizootie touche un continent ou le monde, on parlera de panzootie
[2] Une épizootie peut se transformer en zoonose si elle se transmet à l'homme. Elle peut alors éventuellement évoluer en épidémie.
Pour recevoir les prochaines parutions, abonnez-vous à "Technologies Internationales" :
Hong Kong a acquis une capacité d'expertise sur la grippe aviaire, qui fait de ses laboratoires, des lieux d'excellence pour la recherche internationale sur le virus et de ses chercheurs, des consultants privilégiés pour l'OMS. Les mesures adoptées pour lutter contre la propagation du virus, des animaux aux hommes, se sont avérées efficaces et sont à présent recommandées dans le reste du monde. Hong Kong reste cependant sous haute surveillance internationale car sa proximité avec la région en Chine du Guangdong où sont apparues ces maladies infectieuses émergentes, pourrait faciliter la découverte de nouvelles formes de virus de la grippe aviaire. S'il n'y a plus de victime humaine depuis 2003, la grippe aviaire continue donc de susciter des inquiétudes légitimes et un dispositif de recherche et de sécurité important.
La grippe aviaire est une maladie provoquée par certains types de virus grippaux qui touche principalement les oiseaux et plus rarement le porc. La plupart des virus de la grippe aviaire sont propres à chaque espèce mais quelques uns d'entre eux ont, en de rares occasions, franchi cette barrière d'espèce et infecté l'homme. Parmi eux, le virus H5N1 est celui qui a provoqué le plus grand nombre de cas graves et mortels. C'est à Hong Kong, en 1997, que pour la première fois des cas d'infection humaine par le H5N1 ont été enregistrés. A la fin de l'année 1997, 18 personnes avaient contracté le virus et 6 en étaient mortes.
Maladies infectieuses émergentes
La réaction du Gouvernement hongkongais a été rapide et vigoureuse. L'abattage de 1,5 million de poulets a été ordonné sur l'ensemble du territoire. Cette mesure a été d'autant mieux acceptée que le Gouvernement bénéficiait d'une très bonne situation financière et que les éleveurs de poulets, pour la plupart installés dans les années 1950 au moment de l'afflux de réfugiés du continent, étaient proches de la retraite et reçurent des compensations importantes. A la suite d'un "Voluntary Surrender Act", le nombre de fermiers à Hong Kong a été divisé par trois en cinq ans et les dernières fermes qui restent sur le territoire (une cinquantaine aux alentours de Yuen Long) ont été soumises à des règles strictes de biosécurité. Avec la crise financière de 1998, le Gouvernement de Hong Kong a relâché son effort de mobilisation.
Mais cinq ans plus tard, la crise du Sras (voir "La crise du SRAS" en fin d'article) a exposé Hong Kong au regard du monde et suscité des inquiétudes globales sur les maladies infectieuses émergentes. Cette crise a incité le Gouvernement à renforcer puissamment son dispositif sanitaire : contrôle des marchés aux oiseaux, mise en place du Centre of Health Protection, fermeture des marchés et des parcs lorsqu'un animal est détecté, etc. Trois types de mesures, expérimentées avec succès, ont été pérennisées et reprises dans d'autres pays touchés : la mise en oeuvre d'exercices de préparation, le financement de la recherche de vaccins et le contrôle des filières d'élevage.
Piste numéro 1 : se préparer par des simulations de crise
Les premiers exercices de préparation ont eu lieu à Hong Kong en novembre 2004, juillet 2005, novembre 2005 et septembre 2006. Ces exercices simulent l'arrivée d'un patient atteint de troubles respiratoires aigus sur le territoire. L'objectif est de coordonner les efforts des personnels concernés et d'identifier des lacunes dans le dispositif de sécurité. Ils prennent modèle sur des exercices comparables faits dans l'industrie nucléaire ou dans la défense militaire, mais c'est la première fois que de tels exercices sont faits dans un cadre sanitaire.
Le premier exercice régional a été organisé en juin 2006 par l'Asia Pacific Economic Cooperation (APEC) : il s'agissait de simuler l'arrivée à Hong Kong d'une personne infectée en provenance d'une autre région d'Asie, de façon à coordonner les systèmes de surveillance dans la région de provenance et dans la région d'arrivée. En novembre 2006, l'exercice "Grande Muraille" a impliqué les autorités sanitaires de Hong Kong, de Macao et de Chine continentale ; en septembre 2007, un exercice a rassemblé les autorités du Guangdong et du Guangxi autour d'un cas fictif de patient allant d'une région à l'autre.
Les entreprises privées ne sont pas en reste et organisent leurs propres exercices de simulation. L'exemple de Total est significatif puisque l'entreprise a découvert à l'occasion d'une simulation de crise qu'en cas d'obstruction de l'aéroport de Hong Kong, son personnel devrait se rendre à l'aéroport de Shenzhen (Chine). L'entreprise a donc décidé d'acheter des visas permanents pour son personnel. Tous ces exercices permettent de révéler des lacunes dans le dispositif de sécurité et d'y remédier, mais ils ont aussi pour vocation d'établir des réseaux en vue de la préparation d'une crise public aux mesures de sécurité prévues.
Piste numéro 2 : intensifier la recherche de vaccins
A la différence de la France, Hong Kong et la Chine n'ont pas misé sur l'achat massif de vaccins contre la grippe aviaire (Relenza ou Tamiflu) mais sur les mesures d'hygiène recommandées au public (nombreuses affiches recommandant de ne pas toucher les oiseaux dans les parcs et les marchés ou de se laver les mains régulièrement).
En revanche, Hong Kong et la Chine ont investi massivement dans les vaccins animaux destinés à enrayer l'épizootie[1]. La Chine a ainsi parlé de vacciner ses 13 milliards de poulets. Pour autant, la vaccination des poulets est une mesure coûteuse, non seulement parce qu'elle implique un coût de production et d'administration des vaccins, mais aussi parce qu'elle immobilise les volailles pendant le temps d'incubation et peut masquer l'apparition d'autres maladies (voir "Recherche fondamentale et appliquée" en fin d'article).
La vaccination humaine pose un autre problème : celui de la gestion des souches sur lesquelles peuvent être fabriqués les vaccins. Hong Kong possède des souches du virus d'avant 2003 mais il n'est pas certain que ces souches correspondent aux formes actuelles du virus. La recherche sur les vaccins dépend donc des pays où les derniers cas humains sont apparus, et notamment de l'Indonésie, qui a menacé l'OMS de ne pas envoyer ses échantillons si les vaccins ne lui étaient pas garantis à bas prix en retour. Une solution semble avoir été trouvée par l'OMS, consistant à faire de Hong Kong une banque de souches virales pour toute l'Asie, renforçant encore son rôle de sentinelle sanitaire et de foyer de la recherche pour tout le continent. Il existe enfin d'autres pistes, mais à plus long terme, de fabrication d'un vaccin par génie génétique.
Piste n° 3 : contrôler les filières d'élevage
Hong Kong a aussi été à la pointe des mesures de biosécurité concernant les élevages de volailles. Afin d'empêcher que des virus contractés par les volailles puissent sortir, les fermes du territoire sont munies de dispositifs destinés à désinfecter les chaussures ou bottes (pédiluves) et les roues de véhicules (rotoluves) ; ces mesures sont à présent adoptées dans la plupart des fermes industrielles des pays développés. Une autre mesure très efficace a été la fermeture du marché pendant un jour, ce qui évite les mélanges entre les virus dans un lieu hautement fréquenté par les humains : les autorités hongkongaises font des démarches auprès des autres pays concernés par la panzootie [2] pour faire appliquer cette mesure (voir "Crise et prise de conscience" ci-contre).
Cependant, la mesure la plus radicale, et la plus difficilement exportable, a été la fermeture quasi totale des fermes du territoire. Sur ce point, la situation privilégiée de Hong Kong - îlot de capitalisme financier et de recherche scientifique de haut niveau accroché au gigantesque continent chinois, "atelier du monde" - la met dans la situation paradoxale de devoir gérer une maladie animale en supprimant tout contact réel avec un poulet vivant. Pourtant, le simple fait que les Hongkongais doivent bien continuer à manger les contraint à s'intéresser à cette maladie, qui pourrait causer l'une des plus grandes pandémies de l'histoire de l'humanité. Cette situation paradoxale tient à ce que la Chine du Sud, principale fournisseuse des volailles consommées à Hong Kong, est considérée, pour des raisons climatiques, écologiques et démographiques, comme le réservoir où la mutation du virus d'une forme animale à une forme interanimale a de fortes chances de se produire. Il est donc légitime que Hong Kong reste mobilisé face au risque de grippe aviaire, à la fois pour sa propre population et pour le reste du monde.
Le point sur :
La crise du SRAS
Le 21 février 2003, le Dr Li Jianlun, qui avait soigné à Canton une maladie mystérieuse provoquant des troubles respiratoires aigus, rend visite à sa famille à Hong Kong et infecte une dizaine de personnes à l'hôtel Metropole où il réside, avant de mourir à l'hôpital de Mong Kok. Ce fut le point de départ d'une des pandémies mondiales les plus foudroyantes de l'histoire. Les personnes ayant croisé le Dr Li Jianlun à l'hôtel Metropole exportèrent en effet le virus à Hanoï, Toronto, Singapour, Taïwan, Pékin, causant finalement 8.000 infections et 876 morts. La crise fut placée sous la haute surveillance de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Celle-ci publia, pour la première fois de son histoire, une recommandation de ne pas se rendre à Hong Kong et dans le reste de la Chine. Ayant réussi à obtenir rapidement des échantillons du virus de cette maladie baptisée Sras (syndrome respiratoire aigu sévère), les microbiologistes de Hong Kong furent les premiers à identifier le virus et à retracer son écologie animale dans la Chine du Sud. Les 23 et 24 juin, l'OMS déclarait Hong Kong puis Pékin "free of Sras", le nombre de nouveaux cas étant devenu nul. La pandémie était contrôlée. Jamais une maladie n'avait été aussi rapidement identifiée et contrôlée. L'organisation mondiale félicita les scientifiques du monde entier pour leur esprit de collaboration, renforcé par les nouveaux moyens informatiques, et contrastant avec l'habituel climat de rivalité exacerbé. En tous les cas, ce contexte a permis qu'un véritable climat de confiance s'installe entre les scientifiques de Hong Kong et l'OMS.
Recherche fondamentale et appliquée
La recherche sur la grippe aviaire est essentiellement concentrée à la faculté de Hong Kong autour de deux lieux majeurs : le département de microbiologie et le centre Pasteur fondé en 1999 par l'Institut Pasteur et l'université de Hong Kong.
Le département de microbiologie rassemble une équipe internationale de jeunes chercheurs autour du professeur Guan Yi, consacrée à l'analyse génétique de l'écologie des virus. A partir d'échantillons collectés dans toute la Chine, elle retrace l'évolution des virus influenza et Sras dans les différentes espèces animales, afin de prévoir de nouvelles mutations qui pourraient passer à l'homme par des voies inattendues. C'est une recherche fondamentale qui pourrait conduire à de véritables bouleversements dans la connaissance de l'écologie du virus mais c'est aussi une recherche dont les applications pour la fabrication de vaccins évolutifs, capables de s'adapter aux mutations du virus sont importantes.
De son coté, le centre Pasteur mène des recherches dans trois directions : l'interaction entre le virus et la cellule hôte, la réaction immunitaire de la cellule et la plate-forme de criblage qui permet de tester des substances chimiques agissant sur des parties précises lors du développement du virus dans la cellule. Ces trois orientations permettent de couvrir l'ensemble du cycle de développement du virus et de prévoir, en amont, les effets d'une mutation du virus sur l'organisme humain.