En créant ce pôle de compétitivité Filière équine qui joue résolument la carte de la pluridisciplinarité, la Basse-Normandie réalise une première dans ce monde du cheval et semble faire école, en particulier outre-Atlantique.
Cet article a été rédigé par Jean-François Desessard.
Focus :
Profil de la filière équine en basse-normandie entre 2000 et 2006
- 7 569 emplois, soit + 7% entre 1998 et 2005
- 8 855 éleveurs, soit + 26,5% entre 1998 et 2005
- 14 346 licenciés, soit + 40% entre 1998 et 2005
- 237 clubs adhérents à la Fédération française d'équitation, soit plus 40% entre 2000 et 2004
- Quasi-doublement du nombre d'entreprises de services s'intéressant à la filière équine (130 en 1998 contre 252 en 2006)
- Doublement des surfaces rétrocédées par la Safer pour la filière équine entre 1999 et 2003.
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Il y a des évidences. Le cheval en Basse-Normandie est sans doute l'une des plus flagrantes. Aussi, quand le Gouvernement a lancé son appel à projets visant à créer des pôles de compétitivité au coeur des différentes régions françaises, c'est tout naturellement que les professionnels de la filière équine ont décidé de déposer un dossier qui a été labellisé en juillet 2005. Il faut dire que cette région dispose de sérieux atouts pour relever ce défi : une forte concentration d'élevages de chevaux, un important centre de recherche de médecine équine et plusieurs établissements d'enseignement et de formation réputés. Jouant la carte de la pluridisciplinarité, ce pôle Filière équine, qui a déjà labellisé une trentaine de projets, ne laisse pas indifférents ses homologues étrangers. Preuve en est que depuis 2007, le Kentucky, qui est le temple du cheval outre-Atlantique et l'un des quatre grands pôles équins de la planète, a opté pour une démarche similaire.
"C'était important que soit créé un pôle Filière équine en Basse-Normandie", déclare d'emblée son directeur Frédéric Chauvel. Cette filière regroupe en effet plusieurs secteurs - des "familles" diraient certains - le trot, le galop et le sport qui, chacun, présente ses caractéristiques spécifiques. Pour autant, s'ils sont indépendants les uns des autres, et pour tout dire ne se côtoient que rarement, ces secteurs partagent entre eux davantage que le seul cheval. "Cet aspect transversal est extrêmement positif dans la démarche d'un pôle de compétitivité", note-t-il.
Autre particularité de la filière équine, beaucoup la considère à tort comme faisant partie du monde agricole. Or si certains aspects peuvent le laisser croire, économiquement la filière équine n'a quasiment rien à voir avec l'agriculture, les modèles économiques de l'une et de l'autre étant totalement différent. D'où l'intérêt d'avoir créé un pôle de compétitivité qui permet ainsi d'appliquer à cette filière équine les outils économiques qu'utilisent les industriels ou qui leur sont proposés. "Je pense en particulier à la façon de travailler de la Drire ou d'Oseo, mais aussi des chambres de commerce et d'industrie et des chambres des métiers, que ce soit en matière d'appui, de montage de projet ou encore d'export", résume Frédéric Chauvel. En outre, le positionnement de la filière équine est forcément international, au contraire de l'agriculture.
Le nécessaire rapprochement des centres de recherches, des établissements d'enseignement et de formation et des entreprises qu'entraîne la création d'un pôle de compétitivité a également joué un rôle positif, en particulier vis-à-vis des entreprises connexes à la filière. "Pour qu'un haras ou un centre d'entraînement soit compétitif, il a besoin de disposer d'entreprises de services ou de production de matériel spécifique ayant la capacité de répondre aux attentes des professionnels". C'est la raison pour laquelle parmi la trentaine de projets que le pôle Filière équine a déjà labellisé, une majorité est portée par des entreprises connexes, les haras étant partenaires de ces projets.
Nécessité d'un centre de R&D au top niveau mondial
Aujourd'hui, les membres les plus importants du pôle sont donc des entreprises, principalement des constructeurs de vans - les trois premiers français se partageant la quasi-totalité du marché européen - et des fabricants de sols. Viennent ensuite les grands haras, des sortes de PME qui comptent entre 30 et 50 salariés, puis les très petites entreprises (TPE) présentes sur des marchés spécifiques comme celui de l'alimentation ou du matériel pour l'insémination, enfin les cliniques vétérinaires. Tel est globalement le profil actuel de ce pôle de Basse-Normandie, dont l'une des priorités est la recherche.
"Pour produire de l'innovation, Il faut initier des projets scientifiques, portés par des entreprises, qui vont conduire à développer des applications nouvelles. Parallèlement, il est nécessaire de disposer d'un réseau de professionnels pour jouer le rôle de moteur, prêt à accueillir ces innovations, à les tester et, éventuellement, à les diffuser largement", explique Frédéric Chauvel. D'ores et déjà, le pôle travaille sur un projet de création d'un groupement d'intérêt scientifique (GIS) "recherche équine" qui aura vocation à coordonner l'ensemble des activités dans ce domaine, l'essentiel étant que les projets soient parfaitement validés en amont pour qu'en aval, les professionnels aient l'envie de se servir des applications qui leur sont proposées. Autrement dit, il s'agit avant tout d'innover pour répondre aux besoins des professionnels de la filière équine.
Or pour y parvenir, la Basse-Normandie dispose de sérieux atouts dans son jeu. Aujourd'hui, cette région est la première de France en matière de recherche équine, en particulier grâce au site de Dozulé, dans le département du Calvados, qui abrite le très réputé Cirale (Centre d'imagerie et de recherche sur les affections locomotrices équines) que dirige le professeur J.M. Denoix. Autres structures importantes, également présentes dans la région, l'Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) qui vient en particulier d'obtenir l'agrément de "laboratoire communautaire de référence pour les maladies équines", et le Laboratoire départemental Franck Duncombe, en passe de devenir le plus important laboratoire équin d'Europe. A ces structures de recherche majeures, il faut évidemment ajouter certains laboratoires de l'université de Caen Basse-Normandie, mais aussi la jumenterie du haras du Pin, réputée pour les tests, en particulier de reproduction. Enfin, il existe en France et à l'étranger de nombreuses équipes de recherche impliquées dans des projets du pôle où prêtes à s'y engager. "L'un des projets du pôle est mené en collaboration avec l'équipe de nutrition équine de l'Enesad (Etablissement national d'enseignement supérieur agronomique de Dijon) alors qu'un autre concernant la locomotion et les boiteries du cheval est développé avec l'Ecole nationale vétérinaire d'Alfort", précise-t-il (voir "Genequin : un projet ambitieux" en fin d'article)
Un rapide tour d'horizon au niveau mondial permet de voir que les grands centres de recherche équine dans le monde sont ceux de Newmarket en Angleterre et de Lexington aux Etats-Unis, tous deux comptant environ 200 personnes chacun. En Basse-Normandie, la recherche équine regroupe tout au plus une centaine de personnes qui, pour autant, restent dispersées. Aussi le pôle de compétitivité travaille à regrouper l'ensemble de ces forces afin qu'à terme, elles puissent progresser et agir sous une bannière commune. "Il est nécessaire que nous puissions nous hisser au top niveau mondial, en particulier en faisant croître ce centre, avec l'appui de nos partenaires, Etat et collectivités locales, et en parvenant à obtenir un accord du ministère de l'Agriculture pour que le centre de Dozulé devienne un centre d'enseignement et de chirurgie de haut niveau pour la filière équine, porté par l'Ecole nationale vétérinaire d'Alfort", insiste Frédéric Chauvel.
La formation, un outil essentiel dans la mécanique du pôle
Certes l'objectif du pôle est de hisser la recherche équine bas-normande au meilleur niveau mondial en rapprochant les équipes de recherche pour avoir davantage de cohérence et être plus attractif. Mais il faut qu'il en soit de même en matière de formation, un domaine où, jusqu'à présent, ne sont proposées que des formations techniques. "C'est la raison pour laquelle nous souhaitons développer des formations orientées vers le management". Dès 2006 a été mis en place une licence professionnelle "management des entreprises équines", orientée vers le management de petits haras. Mais dès octobre prochain sera proposé un mastère "science et management de la filière équine", qui vient d'être accrédité par la Conférence des grandes écoles. Une "première" non seulement parce qu'il n'existait pas encore de mastère sur cette thématique, mais aussi du fait que le pôle a souhaité labelliser ce projet d'enseignement, mené en partenariat avec l'Enesad, l'IAE de l'université de Caen Basse- Normandie et l'université du Kentucky (voir "Création d'un mastère sans équivalent" en fin d'article).
Etre le premier à jouer la carte de la pluridisciplinarité
Au plan international, la Basse-Normandie a donné l'exemple en étant le premier des grands pôles équins de la planète à se structurer sous la forme d'un pôle de compétitivité. "Nous sommes les premiers à appliquer une véritable logique économique à la filière équine et, pour cela, à faire appel à des outils industriels, ce qui nous donne une certaine avance et nous permet de positionner la Basse-Normandie comme une terre d'innovation", s'enthousiasme le directeur du pôle. Le moins que l'on puisse dire est qu'une telle démarche n'a pas laissé indifférents les quelques grands centres mondiaux de la filière équine que sont Aix-la-Chapelle en Allemagne, Newmarket en Angleterre et Lexington dans l'état du Kentucky aux Etats-Unis. Ainsi ce dernier a opté, dès 2007, pour une démarche similaire à celle de la Basse-Normandie. Quant aux autres, ils s'interrogent.
L'avantage du pôle Filière équine, hormis celui d'être le premier à s'être lancé dans l'aventure, est de jouer la carte de pluridisciplinarité comme le précise son directeur. En effet, si les autres centres sont considérés comme les meilleurs de la planète, c'est essentiellement dans un domaine spécifique de la filière : Newmarket pour le galop, Aix-la-Chapelle pour le sport ou encore la Suède pour le trot. "Or la Basse-Normandie peut raisonnablement se positionner comme leader mondial dans les trois disciplines que sont le galop, le trot et le sport et affirmer qu'elle est en Europe la région qui abrite les meilleures compétences de l'ensemble de la filière équine" (voir "Profil de la filière équine en basse-normandie entre 2000 et 2006" ci-contre).
Premier pôle dans la filière équine à s'organiser au niveau international, le pôle bas-normand mène également une démarche de partenariat au niveau national avec d'autres pôles de compétitivité, localisés principalement en Basse et Haute-Normandie, comme le pôle Transactions électroniques sécurisées (TES) de Caen, le pôle Moveo, basé à Rouen et le pôle logistique Nov@log. "Le dialogue que nous entretenons avec nos homologues d'autres secteurs nous permet notamment d'apporter parfois certaines réponses aux collectivités locales", constate Frédéric Chauvel.
Le point sur :
Genequin : un projet ambitieux
L'ostéochondrose (OC) et la neuropathie laryngée récurrente (NLR), connue également sous le nom de "cornage", sont des affections majeures du cheval. A ce jour, leur composante génétique reste à préciser. D'où le lancement d'un programme de recherche pluridisciplinaire baptisé "Genequin". Celui-ci regroupe plusieurs équipes européennes autour d'un thème commun : la génétique des maladies affectant les performances sportives équines.
Le Cirale, la station d'amélioration génétique des animaux (Saga) du centre Inra de Toulouse, le laboratoire de génétique biochimique et cytogénétique (LGBC) du centre Inra de Jouy-en-Josas, la faculté de médecine vétérinaire (FMV) de l'université de Liège et le groupement interdisciplinaire de génoprotéomique appliquée (Giga) de la même université, participent à ce projet dont les objectifs essentiels sont :
- d'identifier des marqueurs moléculaires permettant le développement de tests pour détecter précocement les chevaux porteurs ;
- de mieux comprendre les composantes génétiques de ces affections ;
- d'en préciser les mécanismes moléculaires.
Genequin se déroule en quatre phases. La première est consacrée à la constitution de deux cohortes d'environ 300 chevaux atteints et 300 chevaux sains pour chaque affection. Seul le trotteur français est concerné par l'étude de l'OC, alors que la NLR inclut des chevaux de toutes races, la prévalence plus faible de cette affection ne permettant pas de se limiter à une seule race. C'est au cours de cette première étape que sont collectées les données épidémiologiques, cliniques et les échantillons de sang. La seconde phase consiste en l'étude épidémiologique des cas déjà collectés. Au cours de la phase n° 3, une fois que les cohortes auront atteint une taille suffisante, l'ADN sera extrait. Un criblage complet sera alors réalisé grâce à des micropuces SNP (Single Nucleotide Polymorphisms). Effectuée lors de la quatrième et dernière phase, l'analyse des données génotypiques et phénotypiques devrait permettre alors de mettre en évidence une ou plusieurs régions du génome associées à l'affection étudiée. Pour finir, une cartographie fine de ces régions sera réalisée, l'objectif étant d'établir une liste de gènes candidats potentiellement impliqués dans la pathogénie de la maladie.
En France, les futurs professionnels de la filière équine possèdent les connaissances scientifiques de base nécessaires. Aussi, pas question de créer un mastère de plus, un "Master of Science", comme il en existe déjà beaucoup dans ce domaine. "C'est pourquoi nous avons estimé qu'il fallait apporter à ces futurs managers le réseau professionnel indispensable à l'exercice de leur métier, via un mastère qui, certes, comporte une partie scientifique, mais est davantage orienté vers le business. Il s'agit quasiment d'un MBA que nous leur proposons", explique Frédéric Chauvel.
Cette formation est destinée essentiellement à des personnes qui occuperont des postes de direction ou d'encadrement, des chefs de projets, des chefs de produits et tous postes à responsabilité au sein de la filière équine. Ainsi, sur une promotion de 15 étudiants, 5 deviendront cadres en France, 5 autres, de nationalité française, seront cadres à l'étranger, les cinq restants étant des étrangers qui ont déjà une culture française. "Nous souhaitons qu'ils parlent français. En revanche, la moitié de cette formation sera dispensée en anglais. Nous souhaitions conserver le français pour une partie de cette formation, afin que nos entreprises, locales et nationales, s'y intéressent. Notre objectif est en effet de créer l'environnement le plus favorable possible.