L'Irlande mise résolument sur le développement d'une économie de la connaissance, en se positionnant notamment sur les technologies de l'information et de la communication et les biotechnologies.
Cet article a été préparé par Nicolas Katz, à partir du rapport "Valorisation de la recherche et partenariats public-privé en Irlande" réalisé par Nicolas Sainthérant, Christophe Lerouge et Anne Welcker du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France en Irlande, que nous remercions pour leur collaboration.
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Focus :
La stratégie de Lisbonne
Le 24 mars 2000, la Commission européenne s'est réunie à Lisbonne pour définir une stratégie plaçant la connaissance au centre de l'économie. On parle alors "d'économie de la connaissance". D'ici 2010, les Etats membres souhaitaient faire de l'Europe, l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde en développant des réseaux d'acteurs dans la recherche et l'innovation. La stratégie de Lisbonne vise également à mieux considérer les besoins en information ainsi qu'un meilleur investissement dans les ressources humaines.
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Après avoir misé sur l'attractivité fiscale de son territoire, l'Irlande mise sur le développement d'une économie de la connaissance. Elle souhaite ancrer les entreprises étrangères venues dans les années 1980 en leur fournissant de la matière grise à travers des programmes de financement de la R&D. Elle souhaite également inscrire cette pérennité et limiter le risque de fuite en faisant émerger des entreprises innovantes locales.
Dès la fin des années 1980, l'Irlande, "tigre celtique" est devenue une terre d'accueil privilégiée en Europe pour les plus grandes entreprises des secteurs technologiques. En favorisant l'implantation des multinationales par une politique fiscale intéressante, elle redresse son économie, diminue le taux de chômage et consent l'entrée de capitaux étrangers sur le territoire. Il en résulte un PIB croissant de 7% par an durant les années 1990.
Pour conserver cette compétitivité, face à la concurrence des pays en voie de développement, l'Irlande a mis en place un plan de développement national (National Development Plan 2000-2006) visant à pérenniser cet essor économique et maintenir les entreprises sur son territoire. Le constat est clair : l'Irlande doit augmenter ses investissements en recherche et développement (R&D) dont le taux est parmi les plus faibles en Europe. Elle doit former de la main d'oeuvre hautement qualifiée pour les entreprises présentes mais surtout favoriser la création d'entreprises nationales à partir de projets innovant issus de la R&D.
Croissance de l'économie et compétitivité durable
Le National Development Plan 2000-2006 coordonne la création de structures nouvelles dédiées à la valorisation de projets scientifiques et alloue du financement. Entre 2000 et 2006, près de 2,48 milliards d'euros sont distribués, puis 3,8 milliards d'euros entre 2007 et 2013 dont 2,7 milliards d'euros alloués avant 2008 dans le cadre de la reconduite du plan. La stratégie du plan se base sur les principes de la stratégie de Lisbonne (voir "La stratégie de Lisbonne" ci-contre). L'économie de l'Irlande doit devenir une économie de la connaissance tout en favorisant l'entrepreunariat par l'émergence de pépites locales : des start-up dans les domaines du biomédical et des technologies de l'information et de la communication (TIC).
Les structures inédites mises en place disposent de fonds nationaux et sont placées sous l'autorité du Premier ministre, du ministère de l'Education et de la Science (Department for Education and Science) et du ministère des Entreprises, du Commerce et de l'Emploi (Department for Enterprise, Trade and Employment). Cet organigramme exécutif permet de distribuer des subventions le plus efficacement possible par un système de sélection des projets de R&D dans les universités et des instituts mais aussi dans les start-up privées. Le projet vise à augmenter l'effort de R&D national par rapport au niveau européen.
Le plan irlandais pour une économie de la connaissance
Ainsi, 46 départements et agences gouvernementales participent au financement de la R&D. Au niveau des universités, les incubateurs et les cellules de transfert de technologie accompagnent les chercheurs pour le financement de dépôts de brevets puis la mise en place d'une spin out si le brevet présente un potentiel entrepreunarial. Notons qu'en Irlande, les royalties (revenus issus de l'exploitation d'un brevet) sont totalement exemptées d'impôts depuis 1973 pour les inventeurs, et depuis 1997 pour les actionnaires.
Interface entre le monde académique et le secteur privé, les cellules de transfert de technologie sont présentes dans tous les établissements d'enseignement universitaire. Elles sont financées par l'Etat mais aussi par des sociétés privés comme des banques, des groupes industriels ou des cabinets de consultants qui en retour prennent des parts dans le capital de la cellule de transfert de technologie. La cellule est alors considérée comme une entreprise dont le rôle est de déposer des brevets sur lesquels elle percevra des royalties, et de financer des start-up en prenant des participations.
Pour atteindre ces objectifs, la cellule de transfert de technologie doit sensibiliser étudiants, enseignants et chercheurs à la production de "propriété intellectuelle" (PI). Elle doit favoriser la création de projets faisant intervenir conjointement des start-up et des laboratoires de recherche universitaire. Par ailleurs, certaines cellules dispensent des cours aux universitaires sur l'entrepreunariat.
Avec ces deux structures complémentaire que sont les cellules de transfert de technologies et les incubateurs, l'Irlande cherche d'une part à augmenter sa masse de connaissance et, d'autre part, à rendre cette connaissance industriellement ou commercialement exploitable. En conséquence, l'Irlande favorise exclusivement des projets de R&D en biotechnologies (biomédical inclus) et dans les TIC. Dans certains cas, ces financements ont donné naissance à quelques pépites de haute technologie issues du Trinity College de Dublin ou du University College de Dublin.
En amont de ces structures, les agences gouvernementales (voir "Les agences gouvernementales responsables de l'allocation des financements de la R&D" en fin d'article) telles que Science Foundation Ireland (SFI), Entreprise Ireland (EI), Higher Education Authority (HEA) et l'Irish Research Council for Science Engineering and Technology (IRCSET) distribuent les fonds publics alloués aux projets de recherche et aux entreprises innovantes. Ces agences sont les intermédiaires entre le Gouvernement et les centres de recherche ; pour distribuer les fonds, ces agences créent des programmes de financement spécifiques en répartissant des enveloppes globales en fonction du développement prioritaire de la R&D dans un domaine. Chaque agence prospecte sur un terrain privé ou public, mais l'organisation finale montre des recoupements de compétences. Ainsi, au sein des universités ou collèges, HEA, SFI et EI peuvent subventionner un même projet si par exemple celui-ci fait intervenir conjointement un laboratoire universitaire et une jeune entreprise innovante au sein d'un incubateur avec mise à disposition de matériel spécifique.
Financement des PME et pôles de compétitivité
En Irlande, tous les programmes semblent être orientés vers la production de connaissances essentiellement pour le besoin des entreprises dans les domaines des TIC et des biotechnologies. En fait, toutes les agences ou structures gouvernementales mettent en place, d'une part des programmes de financement et, d'autre part, des programmes permettant aux entreprises de bénéficier du savoir et des compétences de la recherche fondamentale et pôles technologiques.
Concrètement, au niveau des PME de moins de 50 employés, Entreprise Ireland distribue des Innovation Vouchers équivalent à une somme de 5.000 euros dépensés dans le cadre d'acquisition de savoir (université ou institut technologiques) pour résoudre un problème ou développer une idée. Si la collaboration est fructueuse EI peut mettre en place un Innovation Partnership. Il s'agit d'un fonds d'investissement permanent sans appels d'offre.
Les projets sont sélectionnés par EI à hauteur de 80 projets de R&D par an.
Lorsque les besoins sont plus importants, certaines PME se regroupent en Competences Centres, un programme développé conjointement par Entreprise Ireland et IDA Ireland (Industrial Development Agency). Ce système permet aux PME de mutualiser leurs efforts de recherche dans un même secteur d'activité par l'acquisition "d'une masse critique". Cette masse critique permet d'engager des programmes de recherche orientés des marchés en particulier et à long terme. Les financements atteignent 2 millions d'euros par an sur des durées maximales de 5 ans. Il s'agit ici un peu d'un modèle de pôles de compétitivité.
Au-delà, il existe des structures plus importantes dénommées Strategic Research Cluster. Les SRC, mises en place par Science Foundation Ireland, ont pour but de rapprocher plusieurs universités avec un ou plusieurs partenaires industriels. Il s'agit d'un programme de financement à trois ans qui sera étendu à cinq ans après une évaluation du travail et une participation financière d'au moins 25% du partenaire industriel. Ce programme concerne plus les multinationales et quelques PME en tant que sous-traitants. En 2007, dix projets de SRC seront financés sur 46 demandes.
Un financement privé minoritaire
L'Irlande dispose également d'un système de financement privé assuré principalement par des capitaux-risqueurs, quelques business angels et les banques. Ce n'est pas le système prédominant et celui-ci est également concentré sur la haute technologie et les TIC. Principalement, les capitaux-risqueurs investissent dans la haute technologie avec une préférence pour les logiciels. D'après une étude de l'Irish Venture Capital Association, le financement des capitaux-risqueur permettrait de multiplier par 10 le chiffre d'affaire et le nombre d'employés dès lors que l'entreprise a au moins 10 ans d'existence avec une activité dans le secteur des technologies de l'information (61%). Pour le domaine de la santé, les capitaux-risqueurs sont minoritaires avec seulement une participation à hauteur de 26% contre 96% pour la haute technologie (voir "BiancaMed, exemple d'une spin out de University College Dublin" en fin d'article).
Dans l'absolu, le système de financement privé irlandais est moins important en nombre d'acteur et en volume que le système français. Pourtant, il est un des plus actifs en Europe si on le rapporte en somme investie par habitant.
Une économie de la connaissance sur fond de rentabilité
En Irlande, il existe une pléthore de programmes de financement pour favoriser le développement d'entreprises innovantes. Pour en bénéficier, il faut cependant créer des services ou des produits en rapport avec le marché des TIC ou des biotechnologies et bien évidemment faire appel au savoir des chercheurs irlandais. Ce système montre toujours un fort engouement de l'Irlande pour l'entrepreunariat mais il est difficile de situer la place de la connaissance.
Dans le plan, la connaissance se positionne clairement comme "marchandise". Les axes explorés sont ceux des TIC et de la biotechnologie sans jamais évoquer des matières fondamentales telles que les mathématiques, la physique, la chimie ou bien encore l'environnement. Par ailleurs, les programmes ont une durée de financement maximale de cinq ans. On peut donc se demander si la pérennité souhaitée par l'Irlande sera vraiment assurée si les premiers bénéficiaires sont les entreprises et si aucune base de recherche fondamentale n'est créée sans forcément répondre aux attentes du marché à moyen terme.
Le point sur :
Les agences gouvernementales responsables de l'allocation des financements de la R&D
- EI gère les subventions publiques à destination des entreprises et incite celles-ci à coopérer avec les universités pour leur R&D. Elle dispose également de 13 antennes à l'étranger pour aider les entreprises irlandaises à exporter.
- SFI est une agence indépendante depuis 2003. Elle répartit les subventions pour la recherche fondamentale dans les universités. Ses efforts sont principalement orientés vers la biotechnologie et les TIC, secteurs jugés comme stratégiques. Dans le programme 2007-2013, elle distribuera près de 1,6 milliard d'euros sur les 8,2 milliards d'euros prévu au total.
- HEA finance le fonctionnement, les infrastructures ou les équipements de recherche des universités et des Instituts de technologie (Programme for Research in Third Level Institutions). Il s'agit à peu de chose près du ministère de l'Education nationale en France puisqu'elle s'occupe uniquement des questions d'enseignement et de recherche universitaire.
- L'IRCSET s'occupe principalement de distribuer des bourses doctorales et postdoctorales. Cette agence a également développé un programme de partenariat (Industry Partnership Programme) permettant à certains boursiers d'acquérir des compétences dans le secteur industriel en échange de leurs nouvelles idées pour les laboratoires industriels irlandais.
BiancaMed, exemple d'une spin out de University College Dublin
BiancaMed fut créée en 2003 à partir de recherches fondamentales sur des technologies permettant de détecter des insuffisances respiratoires lors du sommeil. Grâce au soutien de l'incubateur NovaUCD et de financements, la société dépose un premier brevet sur un produit capable de détecter les apnées du sommeil et contrôler les cycles du sommeil à domicile. Grâce à ce produit, elle reçoit un financement de 200.000 dollars de ResMed, une société spécialisée dans les troubles du sommeil. Une alliance est créée pour mutualiser leurs efforts de communications. Mais pour résister à une période difficile en attendant la mise au point d'un produit complexe, le baby monitor, la société travaille deux ans sur des contrats de recherches sur des pacemakers. En 2005, BiancaMed reçoit 2,5 millions d'euros du fond ePlanet Ventures pour le marché du baby monitor estimé à plus d'un milliard de dollars. Aujourd'hui la société produit des logiciels de contrôle du sommeil et est en pleine croissance.