Dans une Espagne aux régions fortement autonomes, il est particulièrement intéressant de porter son attention sur la politique de recherche suivie en Catalogne
Cet article a été préparé par Gaëlle Degrez, à partir du rapport "La recherche en Catalogne" réalisé par Guy Molénat, du service pour la Science et la Technologie de l'ambassade de France en Espagne, que nous remercions pour sa collaboration.
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Glossaire :
[1] PRES : en France, depuis la loi de programme pour la recherche de 2006, les établissements ou organismes d'enseignement supérieur et de recherche publics ou privés peuvent créer des "pôles de recherche et d'enseignement supérieur" (PRES) ; l'objectif des membres des PRES est de regrouper une partie de leur activité, de mettre en commun des ressources et d'augmenter leur notoriété.
Dans une Espagne aux régions fortement autonomes, il est particulièrement intéressant de porter son attention sur la politique de recherche suivie en Catalogne : à côté des universités et des centres de recherche nationaux, cette région au poids économique important a en effet développé une politique de recherche qui lui est propre et qui occupe une place de choix dans le panorama général de la R&D. Tant au niveau général des relations franco-catalanes qu'au niveau plus local des relations transfrontalières (au sein de l'Eurorégion Pyrénées-Méditerranée notamment), cette région d'Espagne, par la richesse et la dynamique de son activité scientifique, ne peut que tenir une place importante dans les relations scientifiques franco-espagnoles.
Pour saisir la réalité de la recherche en Catalogne, il est important de rappeler la réalité espagnole du découpage administratif en 17 régions ou autonomias. Chaque région a son propre statut qui lui confère des compétences particulières en matière de santé, d'éducation, de recherche etc. Les statuts du Pays basque et de la Catalogne sont tels que ces régions sont souvent considérées comme les plus autonomes au monde. Cette très forte autonomie est la conséquence historique des mouvements nationalistes de ces deux régions. Un chiffre permet de se rendre compte du pouvoir de la région, celui du montant du budget dont dispose le gouvernement catalan : il s'élève en effet à 34,7 milliards d'euros en 2008, ce qui est 50% supérieur aux budgets cumulés des 22 régions françaises.
Ce particularisme, ce fait différentiel catalan comme il se dit, doit être présent à l'esprit pour comprendre la Catalogne et sa politique de recherche. Il existe une véritable convergence d'opinion entre les principaux leaders politiques catalans des différents partis sur le fait que la politique en matière de recherche est un outil essentiel pour assurer l'avenir du pays. Et la Generalitat a du pouvoir en la matière : parmi les compétences de la Catalogne, figure celle de la recherche qui fait partie des compétences dites exclusives, celles pour lesquelles la Generalitat n'a pas à en référer à Madrid (article 9.7 de l'actuel statut d'autonomie de 1979 ; article 158 du nouveau statut de 2006 en cours d'analyse par le tribunal constitutionnel).
Un système complexe mais performant
Le système de R&D catalan est complexe et articulé autour de trois structures différentes : les universités, les instituts de recherche nationaux et les instituts de recherche régionaux. Outre quatre universités privées, la Catalogne ne compte pas moins de huit universités publiques dont une à distance et sept à Barcelone, réunissant au total près de 230.000 étudiants. L'Association catalane des universités publiques (ACUP) cherche à regrouper ces établissements sous une même bannière, celle de l'université de Catalogne, un peu à l'instar des PRES [1] français. L'internationalisation des offres d'enseignement devrait aider à donner substance à ce regroupement.
A coté des universités, on trouve le Consejo Superior de Investigaciones Cientificas (CSIC), l'équivalent espagnol du CNRS français. Le CSIC emploie 10.000 personnes dont 2 500 chercheurs contre 30.000 personnes au CNRS dont 12.000 chercheurs. Comme le CNRS, le CSIC a des instituts de recherche propres ou mixtes et des unités associées. Mais à la différence du CNRS, il y a beaucoup moins d'interpénétration entre le CSIC et les universités. Le changement au 1er janvier dernier du statut juridique de CSIC en Agencia devrait le rendre plus autonome vis-à-vis du pouvoir politique et conférer à chacun de ses instituts une gestion plus directe de ses ressources. Ceci devrait faciliter des politiques concertées avec les gouvernements autonomes. Par rapport à la compétence exclusive de la Generalitat, le CSIC mène la politique qu'il entend mener : c'est une vieille revendication catalane non aboutie que les compétences du CSIC en Catalogne soient transférées de Madrid à Barcelone. Et son poids est important puisqu'il annonce investir en Catalogne autant que la Generalitat elle-même, à savoir 120 millions d'euros. En fait, dans le premier cas, c'est en comptant les salaires, dans le second non.
Troisième type de structure, celui des instituts de recherche de la Generalitat. Ces instituts ont vu le jour à partir des années 1990 à l'initiative du Gouvernement de Catalogne (32 centres à ce jour, 50 à terme). L'objectif était de développer la recherche financée sur fonds publics à travers la création de structures spécialisées, autonomes et réactives. L'alternance politique de 2003 n'a pas modifié cette approche. Ces instituts sont des structures privées sans but lucratif qui regroupent aujourd'hui près de 3 500 personnes. Leur identité juridique et financière propre leur interdit d'avoir du personnel universitaire mais leur permet d'avoir leur propre politique de recrutement. Ainsi, sur la base de contrats attractifs de cinq ans renouvelables, ils peuvent recruter de très bons chercheurs du monde entier pour lancer des lignes de recherche innovantes. Ils peuvent alors publier dans les revues scientifiques les plus cotées, obtenir des contrats européens et entretenir de cette manière un cercle vertueux. Ces structures très performantes, en tous les cas du point de vue de la recherche académique, ne sont pas des agences de moyens mais définissent bel et bien leur politique scientifique en se basant sur l'expertise de comités scientifiques majoritairement composés de spécialistes étrangers. On pourrait comparer ces instituts aux instituts Max Planck allemands.
Dans la R&D, priorité au D
Dans tous les discours, notamment ceux des présidents de la Generalitat, ou ceux des Conseillers (ministres), on retrouve un leitmotiv : dans le processus de mondialisation actuel, la seule issue pour la société catalane est la construction d'une société du savoir. Et pour y arriver, la R&D est fondamentale.
Notons une évolution dans la dénomination du Departament (ministère) en charge de la recherche. Alors que dans le précédent Gouvernement, la recherche faisait partie du Departament des universités, de la recherche et de la société du savoir (DURSI), dans le nouveau Gouvernement issu des dernières élections catalanes de 2006, pourtant de même couleur, la recherche est intégrée dans un Departament de plus ample compétence, celui d'"Innovation Universités et Entreprise" (DIUE). Le mot "recherche" a disparu de l'intitulé et ce n'est pas sans susciter des craintes chez certains scientifiques, notamment des recteurs d'université, qui craignent d'y voir un oubli de la recherche fondamentale au détriment d'une recherche à trop court terme, trop axée sur les applications et donc peut-être elle-même condamnée à plus long terme. Même genre d'inquiétude au sujet de la composition du comité de quinze experts qui a été désigné pour travailler à un pacte national pour la recherche et l'innovation : dix de ses membres sont issus du monde de l'économie et de l'entreprise.
Il est possible de trouver une raison à ces choix. A regarder les indicateurs, ceux de la recherche académique (bibliométrie) sont plutôt bons avec une production qui tient la comparaison qualitativement et quantitativement avec les autres pays européens. Par contre, si l'on prend les brevets comme marqueurs de la dynamique de l'innovation et du transfert, le retard est flagrant. Pour le combler, il va falloir injecter beaucoup d'argent, or les perspectives économiques n'incitent pas à l'optimisme.
En effet, après un long cycle de croissance forte portée par le secteur de la construction (800.000 appartements livrés chaque année en Espagne contre 400.000 en France, alors que la population espagnole est de 30% moins nombreuse), l'Espagne devrait rentrer à partir de cette année dans un cycle beaucoup moins dynamique, dont les effets se font déjà sentir. Les budgets publics, et notamment celui de la Catalogne, en seront affectés alors même que les dépenses sociales sont très fortes (52% du budget de la Catalogne en 2008). Ces dépenses devraient en outre continuer à progresser, à la fois pour offrir de nouvelles prestations dans un Etat où celles-ci étaient jusqu'à présent très faibles (volonté affichée de développer un Etat de bien-être) et pour faire face à la très forte immigration et à ses dizaines de milliers d'enfants à scolariser par exemple.
La Catalogne cultive sa science
Il est intéressant de noter que la Catalogne a une politique volontariste en matière de vulgarisation scientifique, et ce pour deux raisons principales. La première explication est qu'en Catalogne comme ailleurs, la désaffection des jeunes pour les carrières scientifiques est un sujet de préoccupation. Des actions sont donc mises en oeuvre pour convaincre les étudiants de s'orienter vers des filières scientifiques. Autre motivation pour le Gouvernement catalan, l'obligation de convaincre les contribuables de la nécessité absolue d'investir toujours plus d'argent public dans la recherche ; ainsi l'objectif affiché est d'atteindre 2% du PIB à l'horizon 2010. Pour mettre en oeuvre cette politique, les pouvoirs publics peuvent s'appuyer sur un véritable réseau de dix-sept musées réunis sous l'intitulé Museu de la Ciència i de la Tècnica de Catalunya (mNACTEC) dont le siège (et le fleuron) est à Terrassa.
Par ailleurs, il faut souligner l'excellent travail de la Fundacio Catalana per la Recerca i la Innovacio (fondation privée largement abondée par la Generalitat) qui organise en particulier une très riche Setmana de la Ciència en novembre. Les entreprises privées tiennent en effet une place importante, à travers leurs fondations qui n'ont pas leurs équivalents en France. On peut ainsi signaler le musée des sciences CosmoCaixa qui appartient à la fondation LaCaixa de la caisse d'épargne LaCaixa, incontournable dans le paysage local. Par son architecture et par ce qu'elle propose, cette cité de la Villette barcelonaise est remarquable, grâce à la présence à sa tête d'un scientifique éclairé, Jorge Wagensberg. De nombreuses autres fondations, souvent adossées à des banques, proposent leurs expositions ou cycles de conférences. Nombre des acteurs impliqués se retrouvent au sein du Consell Català de la Communicacio Cientifica (C4).
Fruit de l'histoire et d'ajouts successifs, fruit de l'autonomie acquise, le système de la recherche catalan est complexe. Est-il trop complexe ? Vraisemblablement mais il ne faudrait peut-être pas se laisser impressionner par des superstructures qui peuvent avoir été créées à un moment ou à un autre, parfois par simple opportunisme. Chaque université peut y aller de sa ligne de recherche en biologie ou en nanotechnologie par exemple. Si l'on est optimiste, on comptera sur la sélection naturelle pour faire la part entre les projets vraiment porteurs et ceux qui le sont moins. La création de centres de recherches mixtes entre instituts de recherche de la Generalitat et universités qui est envisagée par certains, aura peut-être le mérite de rationnaliser l'organisation de la recherche. Ces créations feront sûrement partie du futur plan stratégique : pour mettre de l'ordre et avoir une feuille de route qui permette de donner une visibilité aux acteurs de la recherche et un temps plus long que celui des mandats électifs, la Generalitat travaille en effet à un pacte national pour la recherche et l'innovation dont l'ambition est de tracer des perspectives pour le long terme (2009-2025) et qui se déclinera en plans quadriennaux successifs. Ce pacte qui a l'ambition de créer un système catalan de recherche devait sortir autour de cet été 2008. A suivre !